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Professeurs honoraires


Bronislaw Baczko

Né à Varsovie le 13 juin 1924, Bronislaw Baczko s’est éteint chez lui parmi ses livres et ses papiers le 29 août 2016 à Genève. Le travail intellectuel l’aura habité jusqu’à son dernier souffle. Le généreux historien des idées, de Rousseau, de l’utopie, des imaginaires sociaux et de la Révolution française laisse une œuvre dense et considérable, traduite dans de nombreux pays. De 1974 à 1989, il a donné à la Faculté des Lettres de l’Université de Genève ce qu’elle peut avoir de meilleur en termes de recherche et d’enseignement. Récipiendaire en 1999 du Prix de la Ville de Genève, il reçoit en 2011 le Prix Balzan pour sa contribution à la réflexion philosophique consacrée à la pensée de Rousseau et à l’étude des conséquences politiques et sociales du mouvement des Lumières sur les événements de la Révolution française. Sa disparition suit de près la publication en juillet 2016 du Dictionnaire critique de l’utopie au temps des Lumières (Georg) qu’il a préparé et codirigé depuis 2012 avec les deux soussignés.

Après une enfance de lecteur insatiable et d’amateur passionné de films américains dans la Varsovie de l’avant-guerre, c’est en orphelin qu’il traverse, avec son frère aîné, l’épreuve de la Seconde Guerre mondiale. Officier dès 1943 dans l’armée polonaise formée en URSS par les rescapés du parti communiste, il participe à la libération de Berlin puis découvre Rousseau en 1945 dans les ruines de Varsovie.

Sa thèse sur la Société démocratique polonaise – diaspora polonaise dispersée en Europe après la révolte libérale de 1830 – soutenue en 1953, Baczko effectue deux séjours parisiens grâce au soutien de l’UNESCO (septembre 1956) et de la fondation Ford (1959) ; il est accompagné la seconde fois par le grand historien de l’économie Witold Kula, marxiste libertaire, complice de Fernand Braudel rencontré dans un oflag. A Paris, Baczko approfondit l’œuvre de Rousseau, croise Edgar Morin et Lévi-Strauss dans les couloirs de la Sorbonne et se rapproche de la Sixième section de l’École pratique des hautes études (aujourd’hui EHESS).

Enseignant à l’université de Varsovie l’histoire de la philosophie, il y est nommé professeur en 1966. Marxiste désenchanté face aux crises des années 1953-1957 (antisémitisme officiel en URSS, procès politiques, complot des blouses blanches, chute de Béria, XXe Congrès du Parti communiste, répression de l’insurrection ouvrière de Poznan par l’armée polonaise), il anime avec d’autres complices un séminaire libre ouvert sur l’actualité de la décomposition du marxisme et du système communiste ; en 1964, il publie sa magistrale monographie Rousseau. Solitude et communauté (traduit en français en 1974).

Normalisation autoritaire, accusation de révisionnisme et antisémitisme : dès mars 1968, Baczko et d’autres intellectuels, dont le philosophe Leszek Kolakowski, subissent les foudres du régime communiste. Le séminaire est diffamé. Discrédit, humiliations, interdiction d’enseigner et de publier : les humanistes de Varsovie entrent en enfer. Fort de son ancrage dans le cosmopolitisme solidaire de la république des Lettres, Baczko rejoint avec sa famille en décembre 1969 l’université de Clermont-Ferrand à l’invitation expresse de Jean Ehrard, éminent spécialiste des Lumières, pour y enseigner jusqu’en 1973 l’histoire des idées. La patrie de l’exilé Baczko devient l’enseignement et la recherche.

Se rapprochant de Genève via l’œuvre de Rousseau, Baczko y noue un réseau d’amitiés avec les historiens Seven Stelling Michaud et Jean-Claude Favez, doyen de la Faculté des Lettres de l’Université de Genève, artisan de sa nomination en 1974 comme professeur ordinaire au Département d’histoire générale où il occupera la double chaire – unique en Europe – d’histoire des mentalités et d’histoire de l’histoire ; il prend sa retraite en 1989, alors même que la Pologne et les autres pays du « bloc de l’Est » se libèrent d’un système politique dont il avait décrit les dérives et l’effritement depuis trente ans. Dans les parages de la Société Jean-Jacques Rousseau, avec ses amis Alain Grosrichard et Jean Starobinski, l’historien fonde et anime depuis 1974 le Groupe d’étude du XVIIIe siècle, atelier pluridisciplinaire où résonnent les voix des ténors et des débutants qui étudient le siècle de Voltaire. Autour des Lumières et de la Révolution, son réseau universitaire repose sur des amitiés inséparables de complicités et d’échanges intellectuels avec notamment Krzysztof Pomian, Franco Venturi, Bronislaw Geremek, Jean-Marie Goulemot, Robert Darnton, Keith Baker, Colin Lucas, ainsi que François Furet et Mona Ozouf à qui il donne quatre contributions substantielles pour le Dictionnaire critique de la révolution française (Flammarion, 1988) – notamment l’article « Lumières » où il montre que si le siècle de Voltaire ne saurait être tenu pour la cause de la Révolution, celle-ci n’est toutefois pas pensable coupée des Lumières.

Charisme, disponibilité, humanité à fleur de peau, générosité intellectuelle, œil curieux de tout, pipe au vent : l’immense pédagogue attire des foules d’étudiant-e-s qui se pressent dans ses enseignements (cours, séminaires). Qui en redemandent encore et toujours. Apprenant à penser et construire les objets du savoir que dispense Baczko avec une modestie proverbiale teintée d’humour, ils acquièrent cette autonomie intellectuelle que visent avant tout ses cours et ses séminaires. Les Lumières, détachées de leur téléologie révolutionnaire, y occupent la place centrale que déplient, outre d’innombrables articles et contributions médiatiques, les trois ouvrages fondamentaux qu’après les Lumières de l’Utopie (Payot, 1978) il publie sur la l’imaginaire politique et la Révolution française dans l’héritage controversé des Lumières: Une éducation pour la démocratie (Garnier, 1982), Les imaginaires sociaux. Mémoires et espoirs collectifs (Payot, 1984), puis Comment sortir de la Terreur. Thermidor et la révolution (Gallimard, 1989) où il montre comment une révolution qui ne peut tenir ses promesses reconnaît la faillite de l’espoir social et politique qu’elle avait suscité. En 1997, Job, mon ami. Promesse du bonheur et fatalité du mal (Gallimard) revient sur les Lumières pensées comme le moment où se nouent inexorablement le droit au bonheur de l’humanité et la fatalité du mal que surmonte parfois la Cité juste en Utopie. Publié sous la forme d’un énorme livre de poche, Les Politiques de la Révolution française (Gallimard, folio histoire, 2008) éclaire le paradoxe de la culture politique révolutionnaire qui veut maîtriser le temps de l’histoire alors qu’elle se trouve dépassée par un présentisme politique qui brise la vie collective et les destins individuels entre passions et espoirs révolutionnaires.

Dans notre monde déboussolé et violenté, Baczko nous aide à penser l’espoir démocratique comme utopie contemporaine née du siècle de Rousseau. Utopie ? Celle qu’il a pensée n’est pas chimère ou candide rêverie ; c’est l’esprit, l’énergie prospective qui anime les hommes confiants dans leurs espoirs, leurs travaux et leurs désirs de progrès. Les travaux de l’historien énoncent ainsi notre dette envers les Lumières qui ont érigé les droits de l’homme en valeur rectrice de la modernité sociale et politique. Pensant la naissance de la démocratie, l’œuvre de Baczko s’inspire de cet idéal démocratique du savoir qu’il aura incarné comme un humaniste d’aujourd’hui. L’héritage universel de Voltaire et de Rousseau qu’il a contribué à transmettre à des générations d’étudiants rejoint celui de Condorcet.

Mettant son espoir d’homme traqué par le Révolution dans les « manifestations de la perfectibilité humaine », Condorcet rédige en 1793 son ultime ouvrage Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (posthume, 1795). Depuis quelques mois, infatigable lecteur d’ouvrages savants (mais aussi de romans policiers et de toute autre forme de littérature classique ou contemporaine), Bronislaw Baczko avait sur l’établi un ample texte sur l’histoire de la perfectibilité, entre l’enthousiasme de Condorcet et l’apparent scepticisme de Benjamin Constant. L’espoir libérateur des Lumières trouve son sens dans la parole lucide, juste et fraternelle de l’historien Bronislaw Baczko qui, dans la tourmente du XXe siècle, a pensé la continuité et les ruptures dramatiques de l’histoire depuis la Révolution française. Son rire malicieux, ses avertissements, son appétit de lectures, son irrévérence faces aux préjugés, sa silhouette fragile, sa dignité et sa présence manqueront durablement à sa famille, à ses amis, à ses collègues et à son université. Très rapidement, celle-ci saura sans doute rendre à cet intellectuel et professeur exceptionnels la place qui lui revient dans la mémoire académique.

Michel Porret (professeur d'histoire, Université de Genève),
François Rosset (professeur de littérature, Université de Lausanne)

Nota bene : Au moment où Bronislaw Baczko nous quitte, paraît aux Presses Universitaires de la Sorbonne la réédition critique de La leçon morale de l’historien (1967, 1969), collection Tirés à part.


Philip Benedict

Professeur ordinaire à l'Institut d'Histoire de la Réformation et au Département d'histoire générale depuis 2005. Diplômé des universités de Cornell (B.A. 1970) et Princeton (Ph.D. 1975), il a poursuivi la plus grande partie de sa carrière aux Etats-Unis, notamment à Brown University, où il a enseigné de 1978 à 2004. Il a été membre de l'Institute for Advanced Study (Princeton), visiting fellow à All Souls College (Oxford), chercheur invité au National Humanities Center (Caroline du Nord) et au Center for the Advanced Study in the Visual Arts (Washington), boursier Guggenheim, et professeur ou directeur d'études invité à l'EHESS (Paris), l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, 5e Section (Paris), et l'université de Lyon II. Ses principaux livres sont Rouen during the Wars of Religion (Cambridge University Press, 1981); Cities and Social Change in Early Modern France (Unwin Hyman et Routledge, 1989 et 1992); The Faith and Fortunes of France's Huguenots, 1600-1685 (Ashgate, 2001); et Christ's Churches Purely Reformed: A Social History of Calvinism (Yale University Press, 2002, couronné des prix du Renaissance Society of America et de l'American Society for Church History). Ses recherches actuelles portent principalement sur les années décisives de la réforme française et les origines des guerres de religion, 1555-1563.


Wladimir Berelowitch

Né le 23 octobre 1946, de nationalité française. Maître de conférences (1990-1998), puis directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris (1998-2000), il a été professeur ordinaire aux Départements de Langues et littératures méditerranéennes, slaves et orientales et d'Histoire générale de 2000 à 2011. Domaine de spécialité : la Russie impériale (XVIIIe-XIXe siècles), l’histoire socio-culturelle. Principales publications : La soviétisation de l'école russe, 1917-1931, Lausanne, L'Age d'Homme, 1990; Histoire de Saint-Pétersbourg (en collaboration avec Olga Medvedkova), Paris, Fayard, 1996.


Lucie Bolens

Née à Constantine, le 7 mai 1933, originaire de Bursins et de Colombier/Vaud. Etudes supérieures à Paris-Sorbonne, jusqu'au doctorat ès sciences économiques, Paris I, 1972; licence en histoire, français et philosophie, Genève, 1975. Professeur extraordinaire à la Faculté des Lettres de Genève de 1975 à 1978, puis professeur ordinaire de 1978 à 1995; professeur honoraire depuis 1995. Membre de la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, de la société suisse des sciences humaines; de l'Association mondiale de prospective sociale; de nombreuses autres sociétés en Suisse, en Espagne et en France. Principaux domaines d'enseignement, de recherche et de publications : histoire de l'agronomie et de l'agriculture; histoire de l'alimentation; histoire de la pharmacopée; contacts culturels en histoire; histoire de la Bible; histoire des femmes; aires culturelles : Andalousie, Espagne, Méditerranée, Angleterre, façade atlantique.


Robert Delort

Né le 21 septembre 1932, originaire de France. Elève de l'Ecole Normale Supérieure (1953-1957), membre de l'Ecole Française de Rome (1960-1962), diplômé (thèse) de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes (1960), licencié ès Lettres (1953), licencié en histoire et géographie (1955), licencié ès sciences (1980), agrégé d'histoire (1957), docteur ès Lettres (1975). A enseigné à la Sorbonne (1963-1968), à l'ENS (1968-1986), à l'Université Paris-VIII (1968-1986) comme professeur des Universités. Professeur ordinaire d'histoire du Moyen Âge à Genève (1986-1997), puis professeur honoraire. Membre de l'Institut d'Etudes Slaves (depuis 1963). Président du programme scientifique “Histoire de l'Environnement” au CNRS-PIREN (1986-1991). Principaux domaines d'enseignement, de recherche et de publications : histoire générale de l'Occident médiéval, histoire des maladies, histoire des animaux, de l'environnement, de la vie quotidienne, du costume, des mouvements de change et du commerce : Mondes russe, scandinave, germanique, Méditerranée occidentale, Venise.


Adalberto Giovannini

Professeur ordinaire de 1976 à 2005. Il a obtenu le titre de docteur ès lettres de l'Université de Fribourg en 1965. Il a ensuite été boursier de la Alexander von Humboldt - Stiftung de 1965 à 1967, puis assistant au Seminar für Alte Geschichte de l'Université de Heidelberg de 1967 à 1971. Il a été nommé professeur assistant à l'Université de Genève en 1971 et a été hôte de l'Institute for Advanced Study de Princeton en 1974/75. Ses domaines de recherche sont les institutions et l'économie de la Grèce et de Rome. Il a publié en 2007 un manuel sur les relations entre États dans le monde grec et il travaille actuellement à une histoire de la constitution romaine, des origines à la mort d’Auguste.


Ladislas Mysyrowicz

Né à Luck/Pologne le 27 décembre 1936, originaire de Genève. Licence en histoire obtenue à l'Université de Genève en 1961; doctorat ès sciences politiques, Institut universitaire de hautes études internationales, Genève, 1973. Assistant de recherches à l'IUHEI, Fonds national de la recherche scientifique, 1967-1969; assistant au Département d'histoire générale, 1969; chargé de recherches, 1972; puis, dès 1974, professeur assistant; professeur extraordinaire de 1980 à 1983; professeur ordinaire de 1983 à 2001. Principaux domaines d'enseignement, de recherche et de publications: histoire contemporaine; la France entre les deux guerres mondiales; l'émigration slave en Suisse.


André Reszler

Né le 1er juillet 1933 à Budapest, originaire de Suisse. Licence obtenue en 1958 et doctorat en 1966 à l'Institut universitaire de Hautes Etudes Internationale. Professeur à Indiana University, Bloomington, USA, de 1968 à 1975; professeur invité à l'Université de Montréal en 1969 à 1970, et à l'Institut universitaire d'études européennes de Genève de 1972 à 1975; professeur ordinaire dans ce même institut depuis 1975, ensuite au Département d'histoire de la Faculté des Lettres de Genève jusqu'en 1998; professeur honoraire depuis 1998. Rédacteur en chef de la revue Cadmos de 1977 à 1983, animateur de la Mitteleuropa Workshop (problématique de l'Europe centrale). Principaux domaines d'enseignement, de recherche et de publications : histoire intellectuelle de l'Europe au XIXe et XXe siècles, culture politique, identité culturelle de l'Europe.


François Walter

Né en 1950, François Walter a fait ses études à l'Université de Fribourg où il a obtenu le Doctorat ès lettres en 1981. Successivement chargé de cours à la Faculté des Sciences de l'Université de Fribourg puis maître-assistant à l'Institut de géographie de l'Université de Fribourg, il a été nommé professeur ordinaire à la Faculté des lettres de l'Université de Genève en 1986 où il exerce cette fonction jusqu’en 2012. Durant sa carrière, il a dirigé 8 thèses de doctorats et quelque 240 mémoires de master ; il a participé à plus de 50 jurys de thèse. Il a été professeur invité à l'Université de Fribourg (1987-1992), à l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich (1992), aux universités de Catane et de Bari, à l'Université Laval à Québec (2006) ainsi qu'à l'Université de Paris I Panthéon Sorbonne en 2008 et à l'UPMF de Grenoble 2 en 2011. Directeur d'études invité à l'Ecole des Hautes Études en Sciences sociales à Paris (1991, 1999 et 2006), il a également séjourné comme chercheur invité au Max Planck Institut für Geschichte de Göttingen (2000, 2004 et 2006) et comme fellow au Collegium Budapest (2002). Auteur de 16 livres et de plus de 180 articles scientifiques, éditeur et coauteur de 10 livres collectifs, il poursuit des recherches sur les villes, les rapports au territoire, l'histoire du paysage, l'histoire des risques et des catastrophes, la construction des historiographies nationales et la production des identités sociales. En 2010, François Walter a été reçu docteur honoris causa de l'Université Pierre-Mendès-France de Grenoble.