Campus n°93

Dossier/Economie

Le spectre de la «grande dépression» s’éloigne

Malgré les apparences, il y a davantage de différences que de similitudes entre le krach de 1929 et celui de 2008. La perspective d’un nouveau scénario catastrophe semble donc peu probable aux yeux des spécialistes de l’économie

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L’apparition de nouveaux produits financiers, une spéculation excessive, des niveaux d’emprunts record, les Bourses qui s’effondrent comme dans un jeu de domino: les similitudes qui existent entre le krach boursier d’octobre 1929 et la crise issue des subprime ont fait redouter à beaucoup un nouveau scénario catastrophe, avec des années de profonde récession, la perte de millions d’emplois, la dégradation du climat politique, etc. Selon la plupart des analystes, cette hypothèse est cependant peu probable tant il est vrai que le contexte a changé. Un avis que partagent Youssef Cassis et Patrick Verley.

«La Grande Dépression a eu des conséquences réellement catastrophiques pour le monde entier, commente Youssef Cassis. Aux Etats-Unis ou en Allemagne, le chômage a grimpé jusqu’à 30 ou 40%. La crise a jeté des millions de gens à la rue, mais elle a aussi largement contribué à la montée du nazisme et au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Au final, il aura fallu près de trente ans pour sortir du chaos.»

Un système globalement instable

L’ampleur du choc causé par le jeudi noir d’octobre 1929 doit beaucoup aux ravages causés par la Première Guerre mondiale. Outre les 9 millions de soldats tombés dans les tranchées, la Grande Guerre a en effet provoqué de graves séquelles économiques. Pour faire face aux lourds déficits auxquels ils sont confrontés, les Etats appliquent des méthodes diverses: l’emprunt public, l’augmentation des impôts directs, l’augmentation de la circulation monétaire. Mais rien ne parvient à juguler une inflation devenue endémique.

«Avant 1914, les choses fonctionnaient tant bien que mal parce que les économies étaient relativement stables les unes par rapport aux autres, explique Patrick Verley. On pensait que le fait que les monnaies nationales soient garanties sur l’or constituait une précaution suffisante. La Première Guerre mondiale a complètement bousculé ces équilibres et le système est devenu globalement instable malgré un retour à l’étalon-or.»

Deux facteurs accentuent cette vulnérabilité: le fait qu’il existe alors plusieurs places financières concurrentes entre lesquelles les capitaux peuvent bouger (New York, Londres, Paris, Berlin, Amsterdam) et l’absence quasi totale de réglementation.

A la veille des années 1930, l’économie est en effet beaucoup moins organisée qu’elle ne l’est aujourd’hui. Créée en 1913, la banque centrale américaine ne dispose pas de moyens suffisants pour assurer un refinancement en cas de coup dur majeur. En France, il faut attendre 1940 pour que la loi définisse ce qu’est une banque. En Suisse, le métier de banquier n’est pas codifié jusqu’en 1934.

La donne politique est, elle aussi, très différente de celle qui prévaut aujourd’hui. La montée des extrémismes, à gauche comme à droite, et la question des réparations dues par l’Allemagne empoisonnent le climat dans des proportions sans commune mesure avec l’impact actuel de la lutte contre le terrorisme international. Dans les années 1930, l’heure est à la priorité nationale et non à la globalisation des marchés. Plutôt que d’injecter des liquidités dans le système, comme c’est le cas aujourd’hui, la plupart des Etats adoptent une politique déflationniste qui va contribuer à aggraver la situation.

«Ce qui distingue également ces deux moments historiques de façon essentielle, c’est l’autonomisation de la crise financière actuelle, dont les liens avec l’économie réelle sont beaucoup moins forts qu’ils ne l’étaient en 1929, ajoute Patrick Verley. Les mécanismes que nous voyons à l’œuvre aujourd’hui sont propres au monde de la finance. Ils reposent en grande partie sur une pratique apparue suite à la crise de 1987: la titrisation d’hypothèques.»

La titrisation n’est pas un instrument complètement neuf. Cette technique, qui consiste à transférer à des investisseurs des créances (par exemple des factures émises non soldées, ou des prêts en cours), en les transformant en titres financiers émis sur le marché des capitaux, a notamment permis de résorber une partie de la dette de certains Etats latino-américains à la fin des années 1980. Elle a été pensée pour éviter les accidents en diluant les risques. «Ce qui a changé ces dernières années, c’est l’apparition progressive sur le marché des produits financiers neufs, extrêmement compliqués, élaborés par des mathématiciens et que beaucoup de banquiers ordinaires ne comprenaient que dans les grandes lignes, explique Youssef Cassis. Dans le cas des «subprime», la valeur de ces titres n’a pas été évaluée correctement, les banques ont pris d’énormes risques en jouant l’effet de levier de façon irresponsable. Elles se sont endettées à un niveau incroyable, ce qui a nécessité leur recapitalisation. De grosses erreurs ont certes été commises. On peut s’attendre à une flambée du chômage comparable à celle des années 1980 et à une période de récession. Mais il me semble tout de même que l’économie est globalement beaucoup plus saine aujourd’hui qu’elle ne l’était à la veille de la Grande Dépression.»

De krach en crise

De la tulipomanie, qui frappa les Pays-Bas au milieu du XVIIe siècle à la récente crise des subprime, l’histoire de l’économie est marquée par de régulières convulsions. Des chocs dont la nature et l’ampleur sont très divers. Bref survol historique.

1637: La première bulle spéculative de l’histoire moderne est causée par la hausse vertigineuse du prix de certaines variétés de bulbes de tulipe sur le marché hollandais, qui passe de 1000 florins en 1625 à 5500 en 1637, soit la valeur de deux maisons. L’effondrement soudain des cours ruine de nombreux spéculateurs.

1720: En Angleterre, l’augmentation rapide du cours de l’action de la Compagnie des mers du sud entraîne une frénésie spéculative avant que la tendance ne se renverse brutalement. La crise entraîne de nombreuses faillites et se propage aux banques. Elle entraîne la dissolution du Parlement. Isaac Newton, qui a perdu 20 000 livres dans l’aventure, déclare: «Je peux prévoir le mouvement des corps célestes, mais pas la folie des gens.» En France, les actions de la Banque royale, créée en 1718 par le financier écossais John Law, montent en flèche jusqu’à ce que le public exige leur remboursement en or et en argent. Les actionnaires de la banque perdent tous leurs investissements. Law prend la fuite.

1873: Le 9 mai, la Bourse de Vienne s’effondre provoquant la faillite de plusieurs banques locales endettées par des emprunts hypothécaires. L’Allemagne et les Etats-Unis sont rapidement touchés. C’est le début d’une période de récession qui durera jusqu’en 1896. Le terme de «krach» apparaît pour la première fois à cette occasion.

1845: La bulle spéculative créée par le développement des chemins de fer en Angleterre éclate. Le secteur, qui concentrait des actions dont la valeur était supérieure au PIB du pays, s’écroule. En deux ans, les actions chutent de 85%.

1882: La faillite de l’Union générale, une banque catholique française, ébranle les Bourses de Lyon et de Paris. Elle provoque une crise durable dans le secteur de la métallurgie.

1929: Le jeudi 24 octobre, à New York, l’indice Dow Jones perd plus de 22% en début de séance avant de se rétablir en fin de journée. Le lundi 28 octobre, il replonge de 13% et perd encore 12% le lendemain entraînant l’effondrement de la Bourse. Plus de 700 banques américaines sont en faillite. La perte est estimée à 30 milliards de dollars, soit dix fois le budget de l’Etat fédéral américain. C’est le début de la Grande Dépression, généralement considérée comme la plus grande crise économique du XXe siècle. Il faudra attendre 1954 pour que la Bourse américaine retrouve son niveau d’avant 1929.

1987: Le 19 octobre, le Dow Jones perd 22,6% en une journée, ce qui représente la plus importante baisse jamais enregistrée en un jour sur un marché d’actions. Dans la foulée, les autres places boursières chutent également. Il s’agit du premier krach de l’ère informatique.

1997: La perte de confiance dans les monnaies des pays émergents asiatiques conduit à l’insolvabilité de nombreuses banques. L’activité économique s’effondre et les Bourses plongent. Les effets sur l’économie mondiale restent cependant relativement limités.

1998: Alors que la Russie connaît un taux d’inflation annuel de 84%, le rouble perd 60% de sa valeur en onze jours. Détenant une part massive des bons du Trésor émis par le gouvernement russe (GKO), LTCM, qui est alors le fonds d’investissement le plus prestigieux des Etats-Unis se retrouve au bord de la faillite. La banque centrale américaine injecte 3,6 milliards de dollars pour sauver le fleuron de Wall Street.

2000: La bulle spéculative autour des valeurs boursières liées à Internet et aux nouvelles technologies se dégonfle. Après avoir atteint des valeurs record en mars, l’indice Nasdaq recule de 27 % durant les deux premières semaines d’avril et de près de 40% sur un an. Les marchés liés à la «nouvelle économie» sont frappés de plein fouet.

2008: La crise des subprime se propage aux marchés financiers américains et mondiaux. Au cours des neuf premiers mois de l’année, les principaux indices boursiers perdent plus de 30%. La crise s’aggrave début octobre avec des chutes approchant 10% sur de nombreux marchés mondiaux le lundi 6 octobre et le vendredi 10 octobre.

Une capitale chasse l’autre

C’est à New York que se prend aujourd’hui le pouls de l’économie mondiale. Et lorsque Wall Street tousse, c’est toute la planète qui s’enrhume. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Depuis le début de l’ère industrielle, un petit club de villes se livrent en effet une féroce concurrence afin de figurer dans le peloton de tête des places financières internationales. C’est l’histoire de ces «capitales du capital » que retrace Youssef Cassis dans un ouvrage qui constitue la première étude historique d’ensemble sur le sujet.

Rares sont les cités qui peuvent se vanter d’avoir exercé une influence sur la marche internationale des affaires. En Europe, elles se comptent sur le bout des doigts: Londres, tout d’abord, mais aussi Paris, Amsterdam, Berlin et Francfort, puis, dans une moindre mesure Zurich, Genève, Bruxelles ou Luxembourg. A l’échelle de la planète, il faut y ajouter Tokyo, Hongkong, Singapour et naturellement New York.

Au sein de ce club très fermé, rien n’est définitivement acquis et la hiérarchie est en mouvement constant. Comme le démontre Youssef Cassis, l’essor d’une place financière majeure est intimement lié à la puissance économique du pays qui l’abrite. Pour s’imposer durablement, elle doit pouvoir s’appuyer sur un environnement économique, social et politique stable. Elle doit également être en mesure d’intégrer des énergies nouvelles afin de renouveler ses capacités d’innovation. Et cette conquête prend du temps. Ainsi, l’Angleterre a déjà dépassé la Hollande lorsque Londres supplante Amsterdam comme centre financier mondial au tournant du XIXe siècle. De même, les Etats-Unis devancent déjà largement la Grande-Bretagne quand New York dépasse la City au début des années 1920.

A l’inverse, le déclin peut être abrupt. Comme le relève Youssef Cassis, il est souvent causé par une guerre, qu’elle soit gagnée ou perdue. C’est le cas pour Amsterdam à la fin du XVIIIe siècle, pour Paris après la défaite de 1870, la guerre de 1914 et la débâcle de 1940. C’est également vrai pour Berlin en 1945 et pour la City, qui sort affaiblie de la Première Guerre mondiale et dont le recul paraîtra irréversible à partir de 1945.

Dans ce paysage, la Suisse fait figure d’exception. Figurant dans le trio de tête des places financières les plus importantes au monde entre 1950 et 1990, le pays était en effet loin de pouvoir se reposer sur une économie justifiant un tel rang. Une position que Youssef Cassis explique par des circonstances exceptionnelles liées à la neutralité, à l’afflux de capitaux, au rôle de monnaie refuge joué par le franc suisse, ainsi qu’à la faible activité internationale dont ont fait preuve les autres places financières d’Europe continentale – Paris et Francfort en particulier – jusqu’au début des années 1980.

«Les capitales du capital. Histoire des places financières internationales 1780-2005», par Youssef Cassis, éd Champion classiques, 453 p.