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Lutter contre les inégalités dès le début des études en médecine

Mieux prendre en compte les questions de sexe et de genre dans le curriculum de médecine humaine? A l’heure actuelle, cela est une nécessité. Un constat s’impose en effet: les femmes restent sous-représentées tant au niveau de l’enseignement que de la recherche. Les spécificités biologiques et sociales - des femmes comme des hommes - sont ainsi souvent ignorées. En découlent des erreurs de prise en charge et des biais diagnostiques. Le Groupe médecine, genre et équité de la Faculté de médecine, mené par la Pre Angèle Gayet-Ageron et les Dres Melissa Dominicé Dao et Sara Arsever, travaille à combler ces lacunes pour lutter contre les inégalités auxquelles sont confrontées les patientes comme les professionnelles de la santé.

Numéro 52 - mars 2025

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Pourquoi les risques des femmes et des hommes face aux maladies sont-ils différents? Ces différences sont-elles explicables par la biologie, ou par un ensemble complexe de facteurs sociaux construits sur des stéréotypes? «Déconstruire les préjugés et comprendre les variations physiopathologiques sont essentiels pour assurer une équité de la prise en charge des patientes et des patients», souligne Angèle Gayet-Ageron, professeure associée au Département de santé et médecine communautaires et médecin adjointe agrégée au Service d’épidémiologie clinique des HUG. «Pourtant, cette question reste très absente de la formation des médecins, et en marge des préoccupations pour beaucoup de professionnel-les de santé pour qui même les définitions du sexe et du genre ne sont pas claires.» 

En effet, sexe et genre concernent des notions distinctes: le sexe ramène au biologique, et en particulier les bases génétiques et hormonales qui définissent l’anatomie des organes génitaux externes, tandis que le genre concerne une construction sociale qui reflète l’identité et l’expression individuelle de genre, et le rôle attribué à chacun-e en fonction de sa famille, de la société où on grandit, de l’éducation reçue ou encore de la politique. «De plus, il est important de souligner que tant le sexe que le genre sont des concepts à comprendre sur un continuum, plutôt que comme des paramètres binaires», souligne Melissa Dominicé Dao, chargée de cours au Département de santé et médecine communautaires et médecin adjointe agrégée au Service de médecine de premier recours des HUG. «Le développement sexuel, notamment, présente d’infinies variations biologiques, et ni le sexe ni le genre ne déterminent la sexualité des individus.»

Une initiative nationale

En 2019, le Swiss Gender Health Network réunit plusieurs groupes de recherche à travers la Suisse ayant un intérêt pour ces questions sous différents angles – historique, éthique, médical, etc. Un financement de SwissUniversities a permis de renforcer la réflexion et la mise en œuvre de certaines initiatives dans un projet national interdisciplinaire. Les objectifs étaient de définir un curriculum commun minimal et de créer une plateforme informatique de partage du matériel pédagogique. «Terminé l’année dernière, ce projet a permis de créer la plateforme GEMS, qui compile tous les enseignements créés dans les différentes institutions suisses impliquées dans le projet (facultés de médecine et la Haute école spécialisée de la Suisse italienne, SUPSI) et les rend disponibles pour tous les membres. Ce projet a également donné naissance à la Swiss Society for Gender Health dont les missions sont de promouvoir l’intégration du sexe et du genre dans la santé, l’enseignement, la recherche et les réglementations en employant une approche multidisciplinaire et interprofessionnelle.»

De cette initiative est né à la Faculté de médecine de l’UNIGE, en janvier 2020, le Groupe médecine, genre et équité, qui adopte également une approche plurielle avec des médecins, des enseignant-es, des biologistes, mais aussi des spécialistes en éthique, en anthropologie, en santé publique et des étudiantes. 

«On peut analyser les questions de genre et de sexe sous différents axes: recherche fondamentale, clinique, ou en santé publique», détaille Angèle Gayet-Ageron. «Nous nous concentrons pour l’instant sur deux objectifs principaux: enseigner l'importance du sexe et du genre dans la prise en charge des patient-es, en intégrant mieux ces notions dans le curriculum des études de médecine, et nous emparer des questions relatives au harcèlement sexiste et sexuel. De ces deux éléments en découlent beaucoup d’autres: l’enseignement du consentement médical, les freins aux carrières médicales des femmes, et de manière générale l’intersection entre le genre et d’autres facteurs d’inégalités comme l’âge, l’origine ethnique, le statut socio-économique et les situations de handicaps.»

Première étape: le recensement des objectifs de formation au regard des objectifs PROFILES afin d’évaluer lesquels étaient en lien avec la question du sexe et du genre. Puis évaluer si et où ces objectifs sont enseignés, et ce qui manque pour ensuite proposer de nouveaux enseignements, ou ajouter ces dimensions dans les cours déjà existants. 

Une analyse implacable des vignettes cliniques

Sara Arsever, médecin adjointe au Service de médecine de premier recours des HUG a, pour sa thèse de doctorat, travaillé sur les biais et les stéréotypes de genre dans les vignettes cliniques - la base de l’enseignement dans les années master - de médecine interne, médecine de premier recours, psychiatrie et pédiatrie afin de voir comment les hommes et les femmes étaient présentées, que ce soit les patients et patientes, les proches, et le personnel médical. «Le constat est affligeant! En pédiatrie, aucun père n’est mentionné comme consultant seul avec son enfant; le vocabulaire met la responsabilité parentale sur les mères. De manière générale, les proches sont presque systématiquement des femmes: l'épouse, la fille, la femme, la mère, ou même la belle-fille!», explique Melissa Dominicé Dao. «Du côté des patient-es, ce n’est pas mieux. Les hommes y apparaissent sous les traits de cadres bancaires ou d’avocats, tandis que les femmes sont secrétaires ou coiffeuses à temps partiel. Les hommes gays ne consultent que pour des infections sexuellement transmissibles, mais jamais pour d’autre motif. Or, dans la pratique, les médecins vont rencontrer tous types de patient-es pour tous types de problèmes. Ancrer ces stéréotypes dans leur esprit va forcément les conduire à fausser leur analyse. »

Même problème pour la représentation des soignant-es: 86% des médecins sont des hommes et 98% des infirmiers/ères sont des femmes, alors que les volées en médecine sont à 63% féminines. «Là aussi, on fausse la donne en sous-représentant les femmes à des positions de cheffes et en axant la fonction du Care sur des représentations essentiellement féminines.»

Apprendre à dénoncer le harcèlement

L’un des premiers succès du Groupe médecine genre et équité est l'introduction d'un cours obligatoire pour les étudiant-es en médecine pour apprendre à réagir face à des situations de harcèlement. Ce cours sous forme d’expression théâtrale a déjà remporté des prix. Des ateliers ont aussi été lancés à l’intention des tuteurs et tutrices. «Une récente étude a montré que 25% des médecins ont été confronté-es à des situations de harcèlement mais ne savaient pas comment réagir. Nous devons aussi encourager l’ensemble de la profession à ne pas laisser passer ces actes et défendre les victimes et donner des outils facilement applicables.»

Si les coordinatrices du Groupe se réjouissent du soutien reçu à la Faculté – elles ont par exemple exposé leur travail au Collège des professeur-es et y ont reçu un accueil très intéressé – les résistances restent présentes. «C’est parfois une question de génération, mais aussi, et cela est plus inquiétant, le résultat d’une polarisation politique. On craint un retour de bâton, qui pourrait aussi prendre la forme d’une suppression des financements pour la recherche et l’enseignement du sexe et du genre.» 

L’énergie des jeunes générations est cependant porteuse d’espoir. «Nous aimerions lancer un programme de mentorat pour encourager les jeunes professionnelles et les former au leadership, et suivons avec un grand intérêt les projets des étudiantes, au travers de la campagne CLASH sur les attitudes sexistes, par exemple, ou alors la mise en lumière des figures féminines historiques de la médecine en renommant les auditoires de la Faculté

Pour aller plus loin

Sara Arsever, et al. A gender biased hidden curriculum of clinical vignettes in undergraduate medical training. Patient Education and Counseling, Volume 116, 2023,
https://doi.org/10.1016/j.pec.2023.107934

Enjeux de sexe et de genre dans l’organisation de la médecine de demain
Revue médicale suisse, n° 880, juin 2024

Groupe médecine, genre & équité

Plateforme GEMS

Pre Angèle GAYET-AGERON
Département de santé et médecine communautaires & Service d’épidémiologie clinique, HUG

Dre Melissa DOMINICÉ DAO
Département de santé et médecine communautaires & Service de médecine de premier recours, HUG

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