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Le pentateuque en question 6. LA MISE EN QUESTION DU CONSENSUS WELLHAUSENIEN ET L'EMERGENCE DE LA NOUVELLE CRITIQUE
A première vue, la période « anarchique » dans laquelle
se débat la recherche sur le Pentateuque depuis quelques années,
a été déclenchée de manière abrupte par
la parution des ouvrages de H. H. Schmid et R. Rendtorff. Mais on oublie
qu'elle avait été préparée d'assez longue date,
d'une part par les recherches « non-conformistes » dont nous
venons de parler et, d'autre part, par un certain nombre d'études de
détail qui, prises dans leur ensemble, devaient conduire presque fatalement
à une mise en question globale du consensus établi. Il nous
faut donc commencer par une brève présentation de ces travaux.
6.1. Le contexte et les raisons de la mise en question 6.1.1. La (re)découverte de l'importance du phénomène deutéronomique-deutéronomiste (dt-dtr) dans le Pentateuque
M. Noth déjà, dans ses commentaires des livres de l'Exode et
des Nombres avait été frappé par les caractéristiques
« dtr » de nombreux textes à l'intérieur du Tétrateuque,
mais il n'avait élaboré aucun modèle explicatif pour
rendre compte de ce phénomène. C'est avant tout à Lothar Perlitt que revient le mérite
d'avoir posé clairement le problème du «deutéronomisme»
dans le Tétrateuque. Dans son ouvrage sur la théologie de l'alliance,
Perlitt cherche à démontrer que les textes de l'Ancien Testament
qui parlaient de la berit dans un sens théologique ne pouvaient
pas être antérieurs au mouvement deutéronomique. Beaucoup
de textes, qui avaient été habituellement attribués
à J ou à E et qui étaient en général
considérés comme très « anciens », devaient
dès lors, selon Perlitt, être datés beaucoup plus tard
et interprétés dans une perspective historique toute différente.
Il en allait ainsi notamment de Gen 15, de la péricope du Sinaï
et de Jos 24. Un autre travail de pionnier fut celui de M. Weinfeld qui
fournissait pour la première fois un inventaire exhaustif des caractéristiques
stylistiques et théologiques de tous les textes deutéronomiques
et deutéronomistes. Les études de Perlitt et de Weinfeld
eurent tout de suite un grand écho. Mais les uns - comme C.A. Brekelmans,
A. Reichert et d'autres - utilisèrent ces travaux pour postuler dans
le Tétrateuque une couche rédactionnelle prédeutéronomique
ou protodeutéronomique, alors que les autres - notamment W. Fuss
et E. Ruprecht - estimèrent que ces textes permettaient de conclure
à l'existence d'une rédaction deutéronomiste (c'est-à-dire
postdeutéronomique) du Tétrateuque. Enfin, L. Rost , W. Richter
et J. Ph. Hyatt rendirent très vraisemblable le fait que les «
credos historiques » de Dt 6, Dt 26 et Jos 24 - considérés
par von Rad comme le «noyau» de l'Hexateuque - étaient
en fait des produits de la théologie deutéronomiste. Ainsi
le concept de von Rad sur les origines du Pentateuque était en train
de s'effondrer, et le schéma wellhausenien lui-même paraissait
gravement compromis. La question du devenir du Pentateuque devait dès
lors être reprise ab ovo!
6.1.2. La reconstruction de l'Israel prémonarchique en question Dès le début, la crise des théories sur le Pentateuque était liée à la crise des hypothèses sur l'Israel prémonarchique telles qu'elles s'étaient imposées à l'exégèse allemande depuis les années 30. La reconstruction de la préhistoire d'Israel s'était fondée jusqu'alors essentiellement sur une datation ancienne des textes « yahwistes ». Dans le domaine historique aussi, la critique fut sans pitié. a) Le « Dieu des pères ». B. Diebner, H. Vorländer et d'autres réexaminaient la théorie de A. Alt et de V. Maag sur le dieu des pères. Loin de refléter un type de religion nomade propre à certains groupes proto-israélites, les mentions du Dieu des pères dans la Genèse s'expliquaient comme des constructions littéraires destinées à établir un pont entre les divers récits patriarcaux. Pour Vorländer, la religion de ces récits serait représentative de la religion populaire israélite à l'époque monarchique, voire postexilique. b) Les promesses faites aux patriarches. Dans leur contexte littéraire actuel, les promesses faites aux pères avaient toujours été considérées comme un élément secondaire, probablement introduit dans les traditions reçues par le Yahwiste . Néanmoins, A. Alt et G. von Rad avaient tenu le concept même de la promesse pour un élément reçu des clans protoisraélites ancestraux. Mais à la suite du travail de J. Hoftijzer qui avait cherché à présenter les promesses comme le fruit d'une réinterprétation exilique de la tradition patriarcale, et en dépit des efforts d'A. de Pury de démontrer que dans certains textes (notamment en Gen 28), la promesse de la terre était indissociable du contexte narratif des cycles anciens, la tendance était à la négation de la promesse en tant que tradition d'origine prémonarchique. C. Westermann lui-même ne les tenait plus pour un élément des récits originels. c) « L 'époque patriarcale ». La reconstruction d'un «âge patriarcal» et d'un état de la société protoisraélite à l'aide de textes législatifs du Proche-Orient ancien du IIe millénaire (Nuzi), très en vogue chez les chercheurs américains et français des années 50 (W.F. Albright, E.A. Speiser, R. de Vaux), fut vivement critiquée par Th.L. Thompson et J. Van Seters . Thompson rejoignait Wellhausen en estimant que les récits patriarcaux reflétaient la situation de la monarchie et non celle d'une lointaine époque archaïque. Quant à Van Seters, il proposait même de faire descendre l'origine de ces récits à l'époque exilique . d) Installation en Canaan. Le concept d'une sédentarisation progressive de groupes nomades venus du désert, modèle proposé par Alt pour rendre compte de l'établissement des futures tribus israélites en Canaan, fut critiqué par G.E. Mendenhall, N.K. Gottwald et B. Zuber. Zuber insista sur le fait que le Proche-Orient ancien ne connaissait pas de développement linéaire du nomadisme vers la sédentarisation. Se fondant sur les recherches de M. B. Rowton, Zuber et Gottwald cherchèrent à démontrer que l'élevage de petit bétail (et les transhumances qui lui étaient liées) n'était pas l'indice d'un mode de vie nomade, mais représentait plutôt une activité « spécialisée » propre à une population sédentaire. Sans postuler pour autant une date nécessairement tardive des textes, Gottwald développa un modèle explicatif nouveau pour rendre compte de la formation, sur sol palestinien, d'une fédération de tribus israélites. Celle-ci serait le résultat d'un processus avant tout « révolutionnaire », interne aux populations cananéennes les habitants des régions montagneuses se seraient insurgés contre les cités des plaines, détentrices d'un pouvoir féodal. e) L'amphictyonie
des douze tribus. La thèse de Noth, jugée jusqu'alors
incontournable pour quiconque voulait accéder à l'Israël
pré-monarchique, se trouva soudain attaquée de toutes parts.
Avec beaucoup d'autres, R. Smend mit en question l'appartenance de Juda à
une ligue sacrale de l'époque prémonarchique. S. Herrmann,
G. Fohrer, R. de Vaux, C.H.J. de Geus et F. Crüsemann mirent en doute
l'existence même d'une ligue construite selon le principe de l'amphictyonie:
ils critiquèrent notamment l'idée d'un sanctuaire et l'analyse
faite par Noth de Jos 24.
Autant dire qu'après ce feu de barrage, il ne restait pas grand chose
de l'Israël prémonarchique tel qu'il avait été
mis en scène par Alt, Noth et von Rad. Mais surtout, tous ces travaux
avaient pour effet, même quand tel n'était pas leur but avoué,
de jeter un voile de suspicion sur le lien « historique »
que l'on avait supposé jusque là entre les traditions du
Pentateuque et l'histoire de l'Israël prémonarchique. Il fallait
maintenant se demander si les textes "yahwistes", notamment, ne s'expliquaient
pas mieux à partir d'un autre arrière-plan historique, par
exemple celui de la monarchie tardive, voire celui de l'exil, comme cela
avait été suggéré, en 1968 déjà,
par Heike Friis.
6.1.3. Le structuralisme et l'intérêt pour la « forme finale » du texte C'est surtout dans
l'exégèse francophone, puis américaine, que les recherches
structurales (notamment celles de l'école de A.J. Greimas) influencèrent
les recherches bibliques, et cela depuis la fin des années 60. Faisant
résolument abstraction de tout contexte historique, l'exégèse
structurale s'attachait exclusivement au texte sous sa forme finale c'est
en tant que texte constitué, c'est-à-dire parvenu au terme
de son évolution rédactionnelle, qu'un texte devient porteur
de sens. Mais l'approche structurale ne manqua pas d'influencer également
l'exégèse historico-critique. La structure d'un texte, les
correspondances qui établissent son équilibre et le font «fonctionner
», pouvaient également fournir des arguments à l'exégèse
classique pour déterminer l'homogénéité ou l'hétérogénéité
d'un texte, notamment en remettant en question certains découpages
traditionnels. Ainsi, les exégètes historico-critiques
s'intéressèrent de plus en plus aux techniques compositionnelles
et aux figures stylistiques des textes du Pentateuque. Une illustration
de cette tendance est fournie par les travaux de N. Lohfink sur le Deutéronome
et de J.L. Ska sur l'Exode. Il faut aussi mentionner dans ce contexte la
tendance du « canonical criticism » introduite par B.S. Childs.
Pour cet auteur, le Pentateuque ne peut être compris que si l'on part
des cinq livres de Moïse sous leur forme canonique. 6.1.4 Premières conséquences de ces changements de perspective Dans l'introduction à son commentaire du livre des Nombres, M. Noth avait fait l'aveu que si les exégètes avaient eu à leur disposition le seul livre des Nombres, ils n'auraient jamais abouti à une hypothèse de trois sources parallèles. Mais la théorie des documents était encore trop enracinée dans les esprits pour être sérieusement mise en question. Vers la fin des années 60, pourtant, le climat commençait à changer. En 1965 déjà, F.V. Winnett appela de ses voeux un « nouvel examen de fondements »: il estimait qu'avant l'activité rédactionnelle de P il n'était guère possible de parler d'un Pentateuque. Les récits patriarcaux, notamment, lui paraissaient beaucoup plus tardifs que les récits les plus anciens en Ex-Nb. En 1967, N.E. Wagner ne voyait plus d'avenir (« no clear future ») pour les théories classiques sur le Pentateuque . Enfin, dans une série d'articles parus dans les «Dielheimer Blatter zum Alten Testament », B.J. Diebner et H. Schult mirent le doigt sur toute une série d'incohérences dans la communis opinio sur le Pentateuque et proposèrent un autre modèle, selon lequel l'origine du Pentateuque s'expliquait à partir de la situation historique de l'établissement du judaïsme en Palestine à l'époque postexilique. La première moitié des années 70 se caractérise donc par un certain «bouillonnement»: les voix critiques ne dominent pas encore, mais on n'échappe plus à l'impression d'un malaise croissant face à la conception classique du Pentateuque. Les auteurs de la vieille école eux-mêmes sont parfois ébranlés dans leurs certitudes. Ainsi, C. Westermann, dans l'introduction au second tome de son commentaire de la Genèse, maintient certes la théorie des documents, et notamment l'existence d'un Yahwiste ancien, mais il abandonne la source E. Pour lui, les textes «élohistes » ne sont même plus des fragments d'un ensemble disparu, car ces textes sont trop différents entre eux pour pouvoir être attribués à un même auteur. La séparation en différentes sources lui paraît souvent inutile, et beaucoup de textes ne peuvent être attribués ni à J ni à P.
Mais ce n'est qu'avec la parution des livres de Schmid et de Rendtorff que
la crise éclata «au grand jour» et que plus personne
ne pouvait désormais échapper au constat que « sous sa
forme rigide, tout au moins, l'hypothèse documentaire (...) est intenable
» .
Il nous faut donc tenter maintenant de « classer » les différentes mises en question du consensus wellhausenien et les modèles alternatifs proposés par la nouvelle critique.
6.2. Nouvelles approches de la critique littéraire 6.2.1. Le Yahwiste «re-dimensionné » (Weimar. Zenger, Vermeylen) Se situant dans la mouvance d'une pratique à la fois nuancée et rigoureuse de la critique littéraire, P. Weimar, E. Zenger et J. Vermeylen sont les seuls parmi les représentants de la nouvelle critique à maintenir un Yahwiste salomonien, même si celui-ci sort de leurs travaux fortement réduit dans sa substance et, surtout, délesté de la plupart des passages «théologiques» qui avaient servi à dégager, chez von Rad notamment, le kérygme spécifique de ce narrateur. Dans leurs analyses de détail comme dans leurs théories d'ensemble, Weimar/Zenger et Vermeylen font toutefois preuve de divergences assez considérables. Tentons de reconstituer leurs modèles respectifs dans un tableau comparatif : Weimar / Zenger
Vermeylen
Historiographie yahwiste 2. Seconde moitié du Ville
siècle: 3. Après 587:
4. Exil en Babylonie
et retour d'exil: 5. Période postexilique:
On constate donc que Weimar et Zenger restent plus attachés que Vermeylen
à la théorie documentaire. Vermeylen présente plutôt
une nouvelle variante de la théorie des compléments. Il se
rapproche en cela des thèses de Van Seters et de Schmitt.
6.2.2. Nouvelle théorie des compléments avec datations tardives (Van Seters, Schmitt) J. Van Seters et H.-Chr. Schmitt influencés surtout par Winnett, présentent un modèle qui s'apparente à la théorie des compléments dans la mesure où il renonce entièrement au postulat de documents indépendants et parallèles. Les deux auteurs s'efforcent de démontrer -Van Seters à partir de Gen 12-25, et Schmitt à partir de Gen 37-50 - que le Pentateuque s'explique mieux si on le comprend comme le fruit d'un processus permanent de réinterprétation. Pour Van Seters, par exemple, les trois récits de l'abandon de la femme de l'ancêtre (Gen 12,10-20 20 ; 26,1-11) ne sont pas l'indice de sources parallèles, mais démontrent un souci de la part de rédacteurs successifs de réinterpréter un récit reçu en le relatant une nouvelle fois. Au
départ, nous avons une rédaction « élohiste »
de certaines traditions 6.3. Mise en question de consensus à l'aide d'une nouvelle approche de la critique des traditions et d'une nouvelle appréciation du donné linguistique et thématique (Schmid et Rose) 6.3.1. Hans Heinrich Schmid Vers le milieu des années 70, nous l'avons vu, le malaise face au consensus classique ne pouvait plus être ignoré. Pourtant, la parution, en 1976, de l'ouvrage de H.H. Schmid, Der sogenannte Jahwist, fit l'effet d'une bombe. Alors que tant d'auteurs avaient confiné leurs doutes dans des analyses sectorielles ou des notes marginales, H.H. Schmid s'attaqua le premier au consensus dans son ensemble, et il le fit dans un langage simple, avec une argumentation claire et avec un sens aigu pour faire ressortir les points faibles du système reçu. Mais il faut souligner le fait que Schmid entendait se limiter à la mise en question du consensus et ne cherchait pas encore à proposer un modèle explicatif nouveau. Dans son livre, Schmid prend pour base de départ le Yahwiste tel qu'il a été délimité par M. Noth, et il se propose de démontrer que ce «J »là n'est guère pensable à l'époque salomonienne. Sa méthode consiste à analyser le style, le genre littéraire et la thématique des textes Yahwistes les plus improtants Ex 3-4* ; 7-l0* ; 14* ; 15* ; 17* Nb 11* ; 12* ; 17* ; Ex l9-24* ; 32-34* ; Gen 15* et les promesses patriarcales. A chaque fois, il s'avère, selon Schmid, que ces textes présupposent le prophétisme classique des VIIIe et VIIe siècles et se rapprochent de la théologie deutéronomique ou deutéronomiste. Ainsi, le récit de la vocation de Moïse en Ex 3 est un récit stéréotypé d'une vocation prophétique, et il présuppose les récits de vocation encore non stéréotypés d'un Esaïe ou d'un Jérémie. Une tournure comme «j'ai vu la misère de mon peuple» (Ex 3,7) présuppose la collectivisation de l'oracle d'exaucement de l'individu, et un concept comme celui de «l'endurcissement» (Ex 3,19) n'est guère pensable avant la réflexion sur l'échec du ministère d'Esaïe (Es 6,10). Enfin, la problémafique de la «foi», signalée par l'usage du verbe h 'myn (Ex 4,1 .5.8s.), présuppose un niveau de réflexion théologique qui n'est pas atteint avant des textes comme Es 7,9. Tous les termes, toutes les tournures de phrase, tous les concepts même du récit yahwiste de la vocation de Moïse se rapprochent en fait du style, de la thématique et de la théologie de l'école dt/dtr. Les récits de la désobéissance dans le désert illustrent une conception qui est celle du Deutéronomiste en Jg 2,6ss. : la faute d'Israël provoque la colère de Yhwh; le peuple, châtié, crie vers Yhwh ; Yhwh intervient pour sauver Israël. Le récit des plaies d'Egypte, la péricope du Sinaï et les promesses faites aux patriarches ne font que confirmer cette analyse tous ces textes révèlent une parenté profonde avec la littérature dt/dtr. A cela s'ajoute l'observation que la plupart des traditions supposées fondamentales du Pentateuque ne sont jamais mentionnées dans les textes de provenance préexilique. Le silence des Prophètes du VIIIe et du VIIe siècle est à cet égard particulièrement éloquent. Schmid ne se prononce pas sur le type de relation qu'il y a lieu d'établir entre son «Yahwiste » et l'historiographie deutéronomiste, ni surtout sur l'ordre chronologique de ces deux ensembles littéraires - ce qui est évidemment, comme le montrera Rose, une question clef ! Mais en situant son Yahwiste dans le contexte de l'exil (soit juste avant, soit pendant), il en fait le témoin d'un courant théologique qui a sa place historique au moment de l'écroulement de la monarchie judéenne et non à l'époque de Salomon. Il en résulte, comme Schmid le souligne lui-même, un bouleversement total de la « Geistesgeschichte » israélite. A l'origine nous retrouvons la religion nationale, caractérisée par l'idéologie royale et la notion de l'ordre cosmique. Puis vient le prophétisme classique qui doit être compris non comme la revendication d'un retour à la religion prémonarchique (comme le pensait von Rad), mais comme la mise en question de la religion nationale et royale au nom d'une conception nouvelle de la relation entre Yhwh et Israël. Arrive enfin, sous l'impact de l'effondrement (imminent ou accompli) du royaume, la réinterprétation et la reconstruction de l'histoire des origines d'Israël dans l'esprit prophétique. Ce n'est que dans ce dernier contexte que les récits de la création de l'humanité, les récits des patriarches et des promesses, les récits de Moïse, de l'exode et du Sinaï, avec pour thèmes dominants la conduite par Yhwh et l'élection d'Israël, trouvent un «Sitz im Leben» plausible. Signalons
enfin que Schmid, contrairement à von Rad, ne comprend pas le Yahwiste
comme un théologien bien profilé, mais qu'il prend «
J »plutôt pour un sigle recouvrant tout un processus rédactionnel
et interprétatif. Sur ce point, il se rapproche de la position de
Gunkel. 6.3.2. Martin Rose Le grand problème laissé en suspens par Schmid, nous l'avons vu, est celui de la relation entre son Yahwiste dt/dtr et la grande historiographie deutéronomiste (DtrG). C'est ce problème, précisément, que Martin Rose, un des premiers élèves de Schmid, s'est proposé d'aborder dans sa thèse d'habilitation. Estimant que la seule chance de résoudre le problème du Yahwiste était d'empoigner cette source par sa fin plutôt que par son début - combien de «Yahwistes» dans l'histoire de la recherche ne doivent-ils leur existence qu'à des analyses limitées à la Genèse? - Rose a décidé de procéder à une comparaison systématique des textes du début de DtrG (Dt 1-3 ; Jos) avec les textes du Tétrateuque se référant aux mêmes traditions. Ainsi il compare Jos 2-6* avec Ex 16,35 ; Nb 22,22-35 ; Ex 3,1-5 etc., Jos 9-10 avec Gen 34 et Dt 1-3 avec Nb 13s. A chaque fois, Rose aboutit à une même conclusion les textes « yahwistes » présupposent ceux de DtrG! Ainsi, l'itinéraire dtr évoqué dans le discours de Moïse et qui relie la Montagne de Dieu au Jourdain est premier par rapport à l'itinéraire compliqué mis en scène dans le récit du Tétrateuque. Il s'ensuit que « J » doit être daté plus tard que la première édition de l'historiographie deutéronomiste. Cette
datation permet à Rose de construire une nouvelle théorie sur
l'origine, l'étendue et l'intention de l'oeuvre yahwiste. Tout en
admettant que J ait pu utiliser, pour tel ou tel épisode, des traditions
plus anciennes, Rose tient le Yahwiste pour l'artisan du premier «
Tétrateuque». Cette narration n'avait jamais été
destinée à constituer un ouvrage indépendant, car elle
avait été conçue d'emblée pour servir de prélude
à l'historiographie DtrG. Son intention était précisément
de corriger l'orientation théologique dtr - en insistant sur l'initiative
salutaire et gratuite de Yhwh. Ainsi les promesses patriarcales ou l'exode
sont-ils les signes de la grâce de Yhwh à l'intérieur
d'une condition humaine déterminée par le péché
(Gen 1-1 1). L'on retrouve donc chez Rose certaines des intuitions de G. von
Rad et de H.W. Wolff sur le "kérygme" du Yahwiste, mais appliquées
cette fois-ci à un contexte historique complètement différent. Rose s'intéresse
surtout à J, mais il fait tout de même, vers la fin de son
livre, une suggestion intéressante quant à l'origine de P.
En effet, pourquoi P ne s'expliquerait-il pas comme une oeuvre concurrente
à celle de J, c'est-à-dire comme un autre prologue à
l'oeuvre de DtrG ? En effet, la correction théologique apportée
par J pouvait ne pas convenir à certains milieux, raison pour laquelle
des milieux sacerdotaux auraient proposé leur propre édition
de DtrG, pourvue d'un nouveau prologue. Plus tard, les deux « introductions
au DtrG » auraient été intégrées l'une
à l'autre.
Le livre de Rose,
accueilli d'abord plutôt froidement, a le mérite non
seulement de poser clairement des questions cruciales pour le débat
actuel, mais aussi - même si ce mérite devait être celui
du « chant des sirènes » - d'offrir une solution simple
à des problèmes compliqués.
6.4. Critique globale
de tout modèle explicatif fondé sur des sources 6.4.1. Rolf Rendtorff Reprenant les intuitions de Noth, Rendtorff part de la constatation que le Pentateuque, sous sa forme actuelle, se compose d'« unités majeures » (« grössere Einheiten ») qui toutes sont caractérisées par une grande cohérence interne et par une indépendance presque totale à l'égard des autres unités. Ces unités majeures sont les suivantes: l'histoire des origines (Gen 1-1 1), les Patriarches (Gen 12-50), les légendes de Moïse (Ex 1-15), la péricope du Sinaï (Ex 19-24), le séjour des Israélites dans le désert (Ex 16-18 ; Nb 11-20) et la prise de possession du pays (dans le livre de Josué). Toutes ces unités auraient été transmises pendant une longue période de manière indépendante. Cette indépendance originelle n'a d'ailleurs pas été entièrement oblitérée par l'intégration des unités dans leur contexte actuel. Ainsi, le passage de l'histoire des Patriarches à celle de l'Exode se fait de manière plutôt abrupte. De même, dans le récit de la vocation de Moïse « when the land is first mentioned (..) it is referred to as though the promise tradition was completely unknown (...) the Exodus of Egypt is not represented as a return to the land of the patriarchs ». Il s'ensuit que chaque unité majeure a connu son propre processus de rédaction avant d'être mise en contact avec les autres unités. Rendtorff cherche à en faire la démonstration à propos de Gen 12-50, et cela par le biais d'une analyse des promesses. Les promesses sont en effet, selon lui, le mortier rédactionnel par lequel on été reliés entre eux les trois patriarches, et cela au gré d'un processus complexe à l'intérieur même de l'unité « histoire patriarcale ». La première rédaction reliant entre elles et couvrant toutes les unités est une rédaction de «type deutéronomique ». Elle est perceptible dans des textes comme Gen 50,24 ; Ex 13,5-11 ; Ex 32,13 ;33,l-3a ; Nb 11,12 ;14,23 32,11 . Rendtorff reste très prudent quant à la datation de cette rédaction. Il considère « P » comme une seconde couche rédactionnelle d'ensemble, mais qui doit être distinguée de la rédaction finale du Pentateuque. Rendtorff est influencé dans sa démarche par l'idée des «thèmes »du Pentateuque, mais contrairement à Noth, il ne situe pas ses thèmes dans la seule phase prélittéraire: chaque thème, ou chaque unité majeure, reste indépendante bien au-delà du début de sa mise en forme littéraire . En outre, Rendtorff s'appuie aussi sur le travail de R. Kessler sur les « renvois » (« Querverweise ») dans le Pentateuque. Kessler, en effet, attribuait un rôle décisif à la rédaction « D » dans l'établissement d'un système de renvois et de références entre les différentes parties du Pentateuque, et la découverte de cette rédaction lui paraissait incompatible avec la théorie classique des documents.
Récemment, les idées de Rendtorff ont été analysées,
dans leur application concrète aux textes, par un de ses élèves,
E. Blum, et par F. Crüsemann.
6.4.2. Erhard Blum et Frank Crüsemann
En appliquant les thèses de Rendtorff aux récits patriarcaux
(Gen 12-50), E. Blum trouve confirmée l'intuition de son maître
selon laquelle l'ensemble de Gen 12-50* a connu un long processus rédactionnel
avant d'être rattaché aux autres unités du Pentateuque.
A l'origine de la tradition de Jacob se trouvent quelques récits indépendants
(Gen 28* ; 25,2lss* ; 27*) remontant à l'époque prémonarchique.
Au cours de trois rédactions successives, qui réinterprètent
et élargissent peu à peu la matière narrative primitive,
se construit une « histoire de Jacob ". Celle-ci est liée,
au VIIIe siècle, à l'histoire de Joseph. Puis, entre 722
et 587, le cycle d'Abram-Lot (Gen 13* ; 18* ; 19*) est rattaché au
cycle de Jacob, de sorte que la structure d'une histoire de trois patriarches
(Abraham-(Isaac)-Jacob) commence à se mettre en place. Mais Blum
insiste sur le fait que l'essentiel du cycle d'Abraham (avec des récits
comme Gen 12,lOss ; 22* ; 26*), ne se constitue qu'à partir de l'époque
exilique. Enfin, ce n'est qu'à l'époque postexilique que
les couches rédactionnelles « D » et « P »
vont établir, pour la première fois, un lien entre l'histoire
patriarcale et le reste du Pentateuque. La première de ces couches,
la rédaction « D » (dtr) se laisse poursuivre - à
travers des textes comme Gen 33,9 ; 50,25 ; Ex 13,19 et Jos 24,32 - jusqu'en
Jos 24. Cette rédaction, dont les textes-clef sont Gen 15 et 24,
est datée par Blum aux alentours de 530. La seconde grande rédaction
postexilique est constituée par la couche sacerdotale, elle-même
divisée en deux « vagues »(les textes utilisant El Shadday
et la rédaction des toledot). Enfin, quelques textes encore
plus tardifs datent de l'époque hellénistique et répondent
aux besoins de la diaspora (Gen 18,17-19.22b-32 ; 20 ; 21,22ss). Au terme
de ce parcours, on comprend pourquoi Blum propose de caractériser
Gen 12-50 comme une « généalogie narrative ».
Non seulement son modèle explicatif relève de la généalogie,
mais aussi la substance des récits. A travers toutes les couches
de Gen 12-50, ce sont le peuple naissant et le pays à investir qui
en constituent le leitmotiv, et ces thèmes prennent toute leur importance
à l'époque exilique et postexilique.
Pour notre propos, nous relèverons surtout que Blum réussit
un long parcours exégétique en refusant tout recours à
la théorie des documents. Dans un excursus suggestif, il en démolit
d'ailleurs l'argument originel l'emploi des noms divins Yhwh et Elohim.
Les approches de Rendtorff, Blum et Crüsemann plaident en fait pour
une sorte d'hypothèse des fragments revue et corrigée. Dans
cette perspective, rien ne s'opposerait donc à la présence,
dans le Pentateuque, d'ensembles littéraires anciens et même
très anciens. Mais le Pentateuque en tant que tel ne serait que
le résultat d'un effort rédactionnel de l'époque postexilique.
Se pose alors la question : Quelle est l'intention de cette rédaction?
Dans quelle perspective, et d'après quel « modèle »
le Pentateuque est-il constitué?
6.5. Essai d'une première évaluation. Allons-nous vers un nouveau consensus ? Depuis
que la « crise » s'est ouvertement déclarée, rares
sont les chercheurs qui pensent encore pouvoir maintenir la théorie
documentaire de Wellhausen, dans la forme que lui ont donnée Gunkel,
Noth et von Rad. H. Seebass, lui-même très attaché à
l'ancien consensus, reconnaît que les « sources » sont
difficilement repérables en Ex -Nb, et il admet, même pour la
Genèse, beaucoup de matériel, souvent postexilique, qui ne
saurait être attribué aux sources classiques.
Indépendamment des modèles adoptés, l'intérêt
de presque tous les chercheurs semble aujourd'hui se concentrer sur la
critique de la rédaction (« Redaktionskritik ») du Pentateuque.
C'est là, dans l'étude de la formation du Pentateuque en
tant que processus compositionnel et rédactionnel, que semblent,
de l'avis commun, se jouer les grandes questions.
C'est cela aussi qui explique la focalisation de l'intérêt sur la période exilique et postexilique, période dont l'importance pour la formation du Pentateuque ne peut plus être contestée. En revanche, on constate, provisoirement du moins, un certain relâchement de l'intérêt pour les traditions prélittéraires, parfois même un refus principiel de toute quête des « origines ». Cela dit, les nouvelles approches que nous avons tenté de présenter divergent si profondément les unes des autres qu'il n'est encore guère possible d'envisager un nouveau consensus dans un avenir prévisible. Sur deux points toutefois, on peut parler tout au moins de convergeance: a) La tradition deutéronomiste est devenue la « pierre de touche » de toute solution du problème du Pentateuque. Tous les chercheurs insistent aujourd'hui sur l'impact d'une rédaction « dtr » pour la compréhension du Pentateuque ou sont contraints de définir leur «Yahwiste» par rapport à l'historiographie dtr. b) Il y a convergence aussi quant à l'admission du caractère spécifique des textes appelés « sacerdotaux ». Le désaccord porte sur la question de savoir si « P » est une oeuvre littéraire autonome ou une couche rédactionnelle.
Ces convergences peuvent-elles conduire à une nouvelle communis
opinio ? Mais surtout, est-ce là vraiment une priorité
pour les recherches sur le Pentateuque ? Ne s'agit-il pas plutôt de
commencer par réétudier sérieusement toutes les questions
qui ont surgi ou resurgi dans les publications récentes ? Nous
terminerons donc notre exposé par un bref inventaire de ces questions.
7. INVENTAIRE PROVISOIRE DES QUESTIONS PRINCIPALES POSÉES AUJOURD'HUI À LA RECHERCHE SUR LE PENTATEUQUE 7.1. « Histoire » et « Loi » Le Pentateuque, quant à sa matière, se divise, à parts presque égales, entre textes législatifs et textes narratifs. Deux voies traditionnelles s'ouvrent dès lors à l'interprétation : pour la tradition juive - tous courants confondus (LXX, Qumran, Philon, Josèphe, N.T., rabbinisme) - le Pentateuque est compris d'abord comme la Loi d'Israël. Pour la tradition chrétienne, au contraire, il est lu avant tout comme l'histoire d'Israël. Dans les deux conceptions, bien entendu, Dieu reste l'initiateur à la fois de l'histoire et de la loi. Cette dichotomie, longtemps négligée par la critique parce que considérée comme un problème relevant de la seule histoire de l'interprétation, pourrait aujourd'hui avoir des incidences sur notre manière de comprendre les origines et le développement du Pentateuque en tant qu'ouvrage littéraire. Pour formuler l'alternative en termes simples, on peut poser la question suivante : le Pentateuque est-il, à l'origine, une histoire au sein de laquelle la loi, d'abord embryonnaire et quasi accessoire, aurait trouvé un cadre si favorable à sa gestation et à son développement qu'elle aurait fini par en former la substance et la finalité ? Ou, au contraire, le Pentateuque est-il dès le début une Loi, c'est-à-dire un ensemble législatif pourvu, au gré des siècles, d'un cadre narratif toujours plus élaboré ? On sait que Wellhausen a construit sa chronologie relative des sources essentiellement à partir de l'évolution des institutions cultuelles telle qu'elle était reflétée par les textes. Mais en démontrant, à la suite de Graf, que la loi sacerdotale comme la loi deutéronomique étaient des éléments tardifs en comparaison des sources narratives anciennes, il contribua au déplacement de l'intérêt vers l'analyse des textes narratifs. Pour Noth, même la source P devait être caractérisée d'abord comme une « Erzählung », c'est-à-dire comme une histoire. Cela n'empêchait pas, bien sûr, Noth et ses contemporains de tenir certaines collections de lois pour très anciennes, mais du point de vue de la hiérarchie des textes, les lois restaient « secondes » par rapport aux récits.
Or, c'est ce présupposé-là qui, depuis la datation tardive
des grands ensembles narratifs, est remis en question par certains auteurs.
Pour ce qui est du développement du Deutéronome, on avait
postulé depuis longtemps que les fréquents rappels narratifs
étaient issus d'une rédaction homilétique venue encadrer
et entrelacer une collection de lois plus ancienne. Le même principe,
telle est la question nouvelle, ne s'appliquerait-il pas au Pentateuque
dans son ensemble? C'est là, en tout cas, ce que défend B.
J. Diebner. Se proposant de prendre au sérieux la tradition juive
de la Torah, Diebner considère les parties narratives du Pentateuque
comme un cadre explicatif et homilétique qui se serait cristallisé
autour de la Loi. Ainsi, la plupart des textes de la Genèse ne seraient
rien d'autre que des midrashim sur la Torah du judaïsme postexilique
C'est donc la piété de la Torah (« Thorafrömmigkeit
») qui nous donnerait la clef pour le déchiffrement de la composition
du Pentateuque.
Cette position est sans doute excessive, mais elle nous oblige à
poser plus clairement le problème de la relation entre « Loi
» et « Histoire » et de la fonction de ces deux pôles
lors de la mise en forme du Pentateuque, notamment au moment de la rédaction
finale.
7.2. Le problème de la rédaction finale L'intérêt des chercheurs, nous l'avons vu, se porte actuellement sur la « forme finale » (« Endgestalt ») ou la forme « canonique » du Pentateuque. Mais les questions à ce propos sont nombreuses: comment reconnaître la rédaction finale ? Quelles en sont les caractéristiques ? Qui en est responsable ? Et, surtout, comment faut-il se représenter cette rédaction finale ? S'agit-il d'un acte de compilation, comme le pense H. Donner qui, par analogie avec les harmonies d'évangiles pense à une compilation de textes en voie de sacralisation. Ou la rédaction finale est-elle simplement une ultime couche de rédaction venue réinterpréter ou réadapter un Pentateuque déjà constitué, juste avant que celui-ci ne devienne un document intouchable? Dans les deux cas, il faut s'interroger sur «l'épaisseur » de cette rédaction finale ainsi que sur sa relation avec les autres couches tardives que nous avons mentionnées, notamment les textes « dtr » et sacerdotaux du Tétrateuque. Avons-nous en « P » déjà une première « rédaction finale » du Pentateuque, ou P est-il intégré à l'ensemble par « Rp» ? La rédaction sacerdotale est-elle suivie ou précédée d'une ou de plusieurs rédactions « dtr » ? Ou doit-elle être distinguée à la fois de « Rp» et d'un éventuel « R dtr »? Récemment, C.J. Labuschagne a proposé une approche d'inspiration presque kabbalistique de la forme finale du Pentateuque. Insistant beaucoup sur la valeur symbolique des chiffres, omniprésente selon lui dans le Pentateuque, il aboutit, curieusement, à la thèse d'une rédaction « deutéronomiste » très étendue et profonde. Il faut donc poser la question de la rédaction finale sous l'aspect de sa relation d'abord avec les textes sacerdotaux, puis avec les textes « dtr ». 7.2.1. La rédaction finale
et P
La première question à élucider, puisque'elle préoccupeà
nouveau les esprits, est celle de la nature même de la couche sacerdotale.
Peut-on maintenir la thèse classique de P comme un ouvrage primitivement
indépendant, ou faut-il voir en P une couche rédactionnelle
(« Bearbeitungsschicht »), comme le pensent certains auteurs
depuis F.M. Cross? Tout le monde reconnaît que P connaît et
réinterprète les textes présacerdotaux - Gen 17, par
exemple, réagit sur Gen 15 et Ex 6 sur Ex 32 - mais ce fait peut parler
en faveur de l'une ou de l'autre des deux hypothèses. Il faut donc
réexaminer la relation entre les textes présacerdotaux et les
textes sacerdotaux. Est-il possible de reconstruire une source P indépendante
? Et est-il correct d'affirmer, comme le faisait M. Noth, que cette source
a constitué le cadre à l'intérieur duquel les compilateurs
ultérieurs ont inséré tous les matériaux plus
anciens lors de leur construction du Pentateuque ? Si P devait, au contraire,
se révéler comme une couche rédactionnelle, cette
couche pourrait-elle être identifiée à la rédaction
finale? Les observations de Ruprecht, Lohfink et Schmitt, auxquelles nous
nous référons au prochain paragraphe, semblent plutôt
exclure cette éventualité.
En attendant, bien des questions restent posées au sujet de P. Quelle est son intention ? Entend-il récrire «l'histoire » ou introduire la « Loi »? La question de la datation de P mérite, elle aussi, un nouvel examen : le consensus ancien sur une date exilique (et une rédaction en Babylonie) paraît ébranlé, et plusieurs auteurs favorisent aujourd'hui une date postexilique. 7.2.2. La rédaction finale et les textes "Dtr"
La présence dans le Pentateuque de textes apparentés à
l'école « dtr »ne peut plus guère être contestée.
Mais il n'existe encore aucun consensus sur la manière d'apprécier
la nature, l'interconnexion et l'homogénéité de ces
textes. Faut-il distinguer trois, voire quatre couches d'une « rédaction
dtr» comme le pense Vermeylen, ou faut-il attribuer tous ces passages
au « Yahwiste dtr » de Rose? Si l'on opte pour une « rédaction
dtr », se pose alors la question de la relation entre cette rédaction
et les textes sacerdotaux (P ou R P). Plusieurs travaux récents tendent
à démontrer que certains textes dtr présupposent des
textes sacerdotaux. Ainsi, d'après Ruprecht, le récit sacerdotal
d'Ex 16 a été retravaillé dans une perspective dtr
(15,25b-26 ; l6,4-5.28-29.3l-32). Cette rédaction dtr nous livrerait-elle
l'empreinte de la rédaction finale ? Non ! - car Ruprecht observe
que les vv. 33s, à nouveau plus proches du style de P, sont encore
plus tardifs ! N. Lohfink fait des observations comparables à propos
de Lév 26! : les vv. 9.11-13 ainsi que les malédictions en
cas de désobéissance (vv. l4ss) traduisent une « deutéronomisation
» de la théologie sacerdotale, mais cet infléchissement
a été corrigé une nouvelle fois aux vv. 42ss, cette
fois-ci à nouveau dans le sens de P. Enfin, avec sa thèse d'une
rédaction du Pentateuque «dans l'esprit prophétique »,
H.-Chr. Schmitt va, lui aussi, dans le sens d'une rédaction «
dtr » post-sacerdotale. On ressent donc l'urgent besoin de trouver
des critères permettant de distinguer entre les éventuels textes
« dtr » présacerdotaux et les textes « dtr »
qui « deutéronomisent » la théologie sacerdotale.
Ces derniers textes méritent-ils le sigle Rp et peuvent-ils être
identifiés à la rédaction finale? Ou la rédaction
finale (Rp ?) doit-elle, comme le pense Lohfink, en être distinguée
?
Reste à étudier, dans le contexte de la rédaction finale, le problème de la répartition du Pentateuque en cinq livres. Il faut se demander, enfin, dans quelle mesure la recherche sur la forme finale du Pentateuque, pratiquée habituellement comme une démarche de « critique littéraire », ne se recoupe pas nécessairement avec les recherches de « critique textuelle » sur les débuts de l'histoire du texte de la Torah.
7.3. Le problème de l'origine du Pentateuque
A l'autre extrémité da la chaîne qui aboutit à
la « rédaction finale », nous rencontrons le problème
des origines. Mais il faut distinguer clairement entre les deux aspects bien
différents de ce problème. On peut s'interroger, d'une part,
sur l'origine des ensembles littéraires (voire des traditions prélittéraires)
qui se retrouvent aujourd'hui dans le Pentateuque (sans préjuger
encore de leurs interconnexions éventuelles). On peut chercher à
saisir, d'autre part, l'origine du « Pentateuque » en tant que
projet littéraire global. Prenons d'abord cette dernière question:
7.3.1 A l'origine du Pentateuque, quel « projet littéraire » L'embarras que suscite cette question chez les chercheurs se reflète d'abord dans l'hésitation quant au nom à adopter pour désigner le complexe à analyser : doit-on parler d'un Tétrateuque, d'un Pentateuque ou d'un Hexateuque? Aujourd'hui, cette vieille question n'est toujours pas résolue! Noth, nous l'avons vu, a lancé le terme de Tétrateuque, mais il envisageait cet ensemble (Gen-Nb) en fait comme un Hexateuque tronqué, puisque la fin originelle de cet ensemble avait disparu, selon lui, à la faveur du rattachement de Gen-Nb à l'historiographie deutéronomiste (Dt-2R DtrG). Rose reprend l'idée du Tétrateuque, mais en niant que cet ensemble ait jamais connu une existence autonome, puisqu'il aurait été conçu d'emblée comme une introduction à DtrG. Il faut cependant bien convenir que ni la thèse de Noth ni celle de Rose n'empêchent, en principe, que des éléments appartenant primitivement à l'ensemble Tétrateuque/Hexateuque aient pu être préservés également à l'intérieur de DtrG. Ainsi, tout en se ralliant au modèle de Noth, on pourrait envisager la possibilité que certains des récits de Jos 1 - 11 (donc appartenant à DtrG) conservent néanmoins, au-delà de leur rédaction dtr, les vestiges de récits de conquête de l'ancien Tétrateuque/Hexateuque. Si l'on adopte en revanche la thèse de Rose d'un Tétrateuque-«prologue», rien n'empêcherait d'imaginer que le Yahwiste post-DtrG a pu intervenir également à l'intérieur de DtrG et que, par conséquent, des textes « yahwistes » se retrouvent aussi en Jos, Jg, etc. En effet, pour Van Seters, qui se rallie expressément à la thèse de Rose, J termine son oeuvre en Jos 24 . Le Yahwiste (postexilique) serait donc le véritable créateur de « l'Hexateuque », et il faudrait supposer dès lors qu'un « Hexateuque » en tant qu'ensemble littéraire postdeutéronomiste a bel et bien connu une existence autonome, quoiqu'éphémère, avant le rétablissement, tardif, de la connexion entre Gen-Jos et Jg-2R. Subsisterait alors la question de savoir à quel moment s'est formé un Pentateuque (Gen-Dt). La question du « projet littéraire » du Pentateuque peut être abordée aussi par l'autre bout, comme l'on fait jadis von Rad et, plus récemment, S. Tengstrom . Ce dernier propose un récit de base de l'Hexateuque, une sorte d'épopée nationale, allant des Patriarches à la conquête. En situant l'origine de son épopée au XIe siècle, Tengstrom est évidemment à contrecourant des tendances actuelles, et son ouvrage n'a guère eu d'influence sur les débats de ces dernières années. Pourtant, la question du « concept d'origine » mérite d'être posée.Von Rad, nous l'avons vu, avait songé à un credo historique enraciné dans le culte des tribus de l'époque prémonarchique, et il estimait que le Yahwiste (salomonien) était le premier « auteur » à avoir donné à ce concept une forme narrative. La thèse de von Rad devait être abandonnée par la nouvelle critique en raison de la nature deutéronomique/deutéronomiste des credos en question et de la datation plus tardive proposée désormais pour le Yahwiste. Dans la constellation de la nouvelle critique, Rose et Van Seters sont à notre connaissance les seuls auteurs à avoir repris la question du « concept d'origine » ou du « projet littéraire". Pour rose, l'origine du concept doit être cherchée en effet dans les crédos deutéronomiques(dont les plus anciens remontent à l'époque de Josias). Pour Van Seters, le concept naît dans l'esprit du Yahwiste postexilique, qui, à la manière des premiers historiens grecs (Hellanikos, Hérodote), est vu comme un « historien intellectuel ». Comme ses cousins grecs, le Yahwiste forge une «tradition nationale» en faisant usage de mythes et de légendes locales et en les insérant dans un cadre chronologique complexe allant des temps « mythiques » vers les temps « historiques ». Ainsi, le concept d'origine du Pentateuque serait en définitive le fruit, selon Rose, de la théologie deutéronomique, et selon Van Seters, de la réflexion individuelle d'un historien. Pour Rose, on le voit, le concept reste d'une certaine manière, enracinée dans la collectivité, alors que pour Van Seters, le projet est déterminé par l'inventivité d'un individu, d'un intellectuel qui, volant des ailes que lui donnent le libéralisme et l'ouverture de l'époque perse, conçoit l'histoire d'Israël, comme Hellanikos « conçoit » celle des Athéniens. Dans les deux cas, toutefois, ce n'est pas avant l'exil qu'Israël aurait commencé à ébaucher une vision globale de son histoire et à être en mesure, par conséquent, de produire un « concept » ou d'élaborer un projet littéraire correspondant à la structure du Pentateuque.
A notre avis, il faut se demander si ces deux conclusions sont historiquement
plausibles. Il serait en tout cas peu vraisemblable qu'à aucun moment
de sa longue histoire - même si nous nous limitons à la période
monarchique Israël ou Juda, ou encore l'un des milieux constitutifs
de ces royaumes, n'ait ressenti le besoin de proposer, sous une forme ou une
autre, un compte-rendu de ses propres origines et de son histoire. Cela
ne prouve pas encore, bien sûr, que le Pentateuque corresponde, dans
sa structure ou dans sa substance actuelle, à la tradition historique
ou à l'une des traditions historiques de l'époque prémonarchique.
Cela ne prouve pas, surtout, que le schéma « histoire de l'humanité
» - « histoire des Patriarches » - « histoire d'Israel
» - soit une structure ancienne. Mais ce raisonnement devrait néanmoins
nous mettre en garde contre l'attribution hâtive de la première
réflexion sur l'histoire globale d'Israël à un groupe exilique,
et de la première tentative d'en rendre compte sous forme narrative
à un auteur postexilique.
C'est pourquoi il ne nous paraît pas inutile de revenir maintenant à l'approche de Rendtorff, Blum et Crüsemann pour nous poser la question suivante : Dans quelle mesure les « unités majeures » mises en évidence par ces chercheurs peuvent-elles prétendre, prises isolément, incarner chacune un concept ou un projet global de la représentation de l'histoire ? Et si tel est le cas, dans quel milieu ou dans quelle communauté historique l'origine de chacune de ces unités s'explique-t-elle le plus aisément ?
7.3.2. Derrière le Pentateuque,
quelles "unités majeures"?
Rendtorff, nous l'avons vu, a tenté de démontrer que le Pentateuque
se composait d'« unités majeures » hétérogènes,
unités dont chacune provenait d'un milieu différent et avait
parcouru, avant son entrée dans le « Pentateuque », sa
propre histoire de transmission et de rédaction. Mais quelles sont
ces « unités majeures » ? Il est apparu depuis longtemps
que la « rupture » la plus évidente se situe au passage
entre l'histoire des Patriarches et celle de l'Exode >. En revanche,
il s'avère beaucoup plus difficile d'établir l'indépendance
des unités majeures à partir du livre de l'Exode. Exode, désert
et Sinaï sont en effet si profondément imbriqués et connectés
- et ne serait-ce que par la présence de Moïse, leur héros
- que l'on ne voit pas comment on pourrait postuler une histoire rédactionnelle
indépendante pour chacune des « unités » présentes
dans le complexe Exode-Nombres. C'est donc bien sur le " fossé »
qui sépare les récits patriarcaux des récits d'Ex-Nb
que doit se concentrer notre attention.
En fait, le clivage que nous venons de signaler pèse depuis longtemps - et de tout son poids - sur la critique du Pentateuque. Nous avons relevé que la théorie de la séparation des sources a été développée essentiellement à partir du livre de la Genèse. Et concrètement, il s'est toujours avéré difficile d'appliquer les résultats obtenus par l'analyse de la Genèse aux textes d'Ex-Nb. Inversement, Rendtorff a observé que le caractère deutéronomique/deutéronomiste de nombreux textes se révèle de manière beaucoup plus nette dans les livres d'Exode à Nombres que dans la Genèse. A la lumière de ces constatations, il y aurait lieu de poser au modèle de Schmid, Rose et Van Seters la question suivante: dans la mesure où leur Yahwiste a été reconstitué essentiellement à partir d'Ex-Nb et que ce Yahwiste est caractérisé par un style et une thématique très proches de la littérature deutéronomiste, est-il logique de lui attribuer également les récits de l'humanité et les récits patriarcaux, alors que ceux-ci sont beaucoup moins empreints de sytle dtr (à l'exception de passages facilement repérables comme Gen 15,13-16 ; 22,15-18; 26,3-5 ; etc.) et que leur théologie est en définitive assez différente de la théologie dtr!
Pour en revenir à la question posée à la fin du paragraphe
précédent, il faut nous demander si nous n'avons pas, en Gen
12-35, une « unité majeure » entièrement autonome.
L'histoire des trois patriarches ne nous fournit-elle pas, dans sa trame
la plus ancienne, une histoire des origines du peuple d'Israël qui
se suffit à elle-même? En tous points différente de
celle qui nous est proposée en Ex-Nb, elle lui est pourtant parallèle,
puisque les deux ensembles narratifs débouchent sur l'entrée,
et l'installation en Palestine des ancêtres du peuple d'Israël.
On pourrait même se demander si Gen 12-35* et Ex-Nb-Jos* ne nous présentent
pas deux variantes concurrentes des origines
du peuple d'Israël. Un appui à cette thèse pourrait
se trouver dans le texte d'Osée 12, où le prophète
semble inviter ses auditeurs à choisir entre les deux traditions
d'origine qui s'offrent à eux : celle de Jacob (perçue de
manière entièrement négative) et celle de la sortie
d'Egypte sous Moïse, qui, elle, est hautement valorisée. Ainsi,
la geste patriarcale nous donnerait un premier exemple d'un concept d'origine
ou d'un projet global à travers lequel Israël aurait cherché,
à un moment de son histoire, de rendre compte de son identité.
Resterait alors à déterminer le milieu d'origine et l'époque
où ce concept global aurait pu naître et se développer.
Si les ensembles Gen l2-35* et Ex-Nb forment, même sur le plan littéraire, des unités distinctes, le rôle du roman de Joseph (Gen 37-50*) comme élément de liaison entre les deux unités risque d'être d'une importance cruciale pour l'élucidation de la formation du Pentateuque. Il est d'ailleurs intéressant de constater que plusieurs publications récentes cherchent à trouver une solution de la « crise » des recherches sur le Pentateuque à partir d'une analyse de Gen 37-50. A première vue, il nous semble que l'histoire de Joseph s'est vue attribuer la fonction de « pont »entre Gen 12-35 et Ex-Nb à un stade assez tardif, puisqu'elle ne semble ni préparée par la vieille geste patriarcale, ni présupposée par le début du récit de l'Exode. En Ex 1, seules les vv. 5b.6.8, mal enracinés dans le contexte, semblent connaître l'histoire de Joseph, et parmi les nombreux credos et psaumes historiques, le Ps 105 est le seul à en faire mention.
Reste le problème de la préhistoire des « unités
majeures ». Pour Gen 12-35 se pose notamment la question des «
petites unités ». Sur ce point, la recherche unanime - représentée
par des auteurs aussi différents que Fohrer, Westermann, Otto, Rendtorff
et Blum - a suivi les présupposés de Gunkel en admettant que
les petites « Einzelerzahlungen» les plus diverses sont le seul
point de départ possible pour la formation de la tradition patriarcale.
Il faudrait cependant se demander si les arguments avancés par A. de
Pury en faveur de «gestes patriarcales » primitives (peut-être
déjà articulées autour d'une promesse ne mériteraient
pas, à nouveau, d'être pris en considération. Des questions
analogues devraient évidemment être posées pour les
autres « unités majeures », notamment pour Gen 1-11 et
pour Ex-Nb.
7.3.3. traditions du
Pentateuque dans les autres parties de l'A.T.
Il découle des observations faites dans les paragraphes précédents
qu'un autre secteur auquel la recherche va devoir s'intéresser de manière
plus systématique est celui de l'attestation des traditions du Pentateuque
dans le reste de l'Ancien Testament, et
notamment chez les Prophètes. Rendtorff parle du problème
de la «non-Pentateuchal transmission of the themes ». La tâche
a été abordée ces derniers temps par B. J. Diebner
et H. Vorländer. Ces deux auteurs, comme H. H. Schmid constatent que
beaucoup de thèmes et de personnages n'apparaissent pas dans la littérature
préexilique : notamment Abraham, Isaac, Joseph, la tradition du
Sinaï. La tradition de l'exode, en revanche, paraît assez bien
enracinée, sans que l'on puisse postuler pour autant, chez un Amos
ou un Osée par exemple, la connaissance d'une histoire écrite.
Mais quelles conclusions peut-on tirer de ces argumenta e silentio?
L'absence d'une tradition dans les textes bibliques en dehors du Pentateuque
signifie-t-elle nécessairement que cette tradition n'était
pas connue avant l'exil, comme le postulent les auteurs que nous avons
mentionnés ? On relèvera que des personnages aussi importants
que Josué, Débora, Gédéon, Jephté, Samson,
Saül, Elie ou Elisée ne sont, eux non plus, jamais mentionnés
chez les Prophètes, et personne ne songerait à leur contester
une « origine » préexilique ! Cela nous amène au
dernier problème qui mériterait, à notre avis, de retenir
l'attention des chercheurs : celui de la tradition orale.
7.3.4. Le problème de la tradition orale Nous
avons vu que, dans la mesure où ce texte ne sombre pas à son
tour devant les assauts de la nouvelle critique, Os 12 semble établir
que l'on connaissait, au VIII' siècle, les traditions de Jacob et
de l'exode, peut-être déjà liées entre elles d'une
manière ou d'une autre. Indépendamment de savoir si les récits
écrits avaient déjà été composés,
ce texte nous montre surtout que les traditions de Jacob et de l'exode étaient
non seulement connues, mais présupposées connues chez les
auditeurs d'Osée. En effet, il suffit au prophète de faire
allusion à tel ou tel épisode pour que l'ensemble de la geste
apparaisse dans leur mémoire. Cela signifie donc que les traditions,
indépendamment de leur mise par écrit éventuelle, circulaient
par voie orale. En travaillant les textes du Pentateuque, il serait donc judicieux de s'interroger,
toujours à nouveau, sur la fonction que ces traditions, pour peu
qu'elles ne fussent pas de purs produits littéraires, pouvaient exercer
dans un contexte de transmission orale. 7.4. Conclusion Des auteurs comme H.H. Schmid et B.J. Diebner rappellent aux chercheurs qu'ils doivent s'interroger sur leur propre contexte sociopolitique et sur leurs propres déterminations idéologiques. Les générations d'exégètes qui nous ont précédés étaient habitées par une certaine nostalgie des origines. La génération de la nouvelle critique, elle, est fascinée par l'exil et par l'époque postexilique. Schmid se demande si ce revirement n'est pas dû au fait que nous vivons nous-mêmes « in einer Spatzeit », c'est-à-dire à une époque de crise, hantée par la recherche de valeurs nouvelles. Mais cela ne signifie pas, surtout à ses yeux, que la nouvelle critique du Pentateuque et sa prédilection pour les époques tardives ne seraient qu'un « phénomène de mode ». Même si la nouvelle critique devait, en fait, ne pas avoir dit le dernier mot sur l'énigme du Pentateuque, elle a au moins le mérite de nous inviter à tenter de comprendre en profondeur cette époque postexilique si peu connue, et parfois si méconnue. Cela dit, l'histoire d'Israël ne commence et ne s'arrête pas avec l'exil. Dans le Pentateuque, l'Israël de l'époque postexilique nous offre non seulement un compendium de ses principales traditions d'origine, mais aussi un témoignage de sa réflexion théologique constamment renouvelée sur le sens de son histoire. A ce double titre, le Pentateuque postexilique est l'héritier de traditions séculaires. Le «grand chantier» du Pentateuque (F. Smyth-Florentin) est à nouveau largement ouvert à l'exploration, en bonne partie grâce à la nouvelle critique. L'exploration à laquelle nous sommes invités est, comme nous l'avons dit dans l'introduction, une tâche d'importance majeure puisque c'est de ses résultats que vont dépendre non seulement notre compréhension de la formation du Pentateuque, mais aussi notre vision renouvelée des théologies d'Israël, de l'histoire de ses traditions et de son histoire tout court. Cette entreprise, toutefois, n'a de chance d'aboutir que dans la mesure où elle préserve la fraîcheur de son regard et où elle se garde de remplacer le carcan des théories anciennes par un corset de mots d'ordre nouveaux, fussent-ils ceux de la nouvelle critique. © Albert de Pury |