Tiré de : Albert de Pury, Thomas Römer et Jean-Daniel Macchi (éd.), Israël construit son histoire. L'historiographie deutéronomiste à la lumière des recherches récentes, Monde de la Bible 34, Genève, 1996.
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L'HISTORIOGRAPHIE DEUTÉRONOMISTE (DTRG) EXISTE-T-ELLE ?
Par Ernst Axel Knauf 

J'ai cessé de croire en l'existence d'un «oeuvre2 historiographique deutéronomiste» (DtrG) bien avant ce séminaire de 3e cycle. Or ma position reçoit, je crois, le soutien de l'ensemble des articles de ce recueil, mais de façon indirecte et pour ainsi dire contre le gré de leurs auteurs. Ma contribution se limitera à une brève liste des arguments contre l'hypothèse de l'existence de «DtrG».
 

Une note préalable: théologie dtr et textes dtr

«Dtr» désigne un style littéraire (influencé, sans doute, par la rhétorique des annales assyriennes, notamment celles d'Esarhaddon) ainsi qu'un ensemble de notions théologiques comme celles de la «conquête de la terre promise» et de l'«alliance» (c'est-à-dire la brit, qui signifie «traité de vassalité»). Ce style et cette théologie sont tous deux empruntés à l'impérialisme d'Assyrie.

En règle générale, on s'attend à voir les théologiens dtr s'exprimer dans le style dtr. Mais il y a des exceptions: la théologie des textes en style dtr de Jér est plutôt opposée à celle des Rois Dans le Pentateuque, on trouve de la théologie dtr en style sacerdotal (par exemple Nb 25,6-18; 31,1 ~54), et inversement de la théologie sacerdotale en style dtr (par exemple Gn 15; Dt 9,4-6) - ce qui indique la manière dont la Tora a été composée (infra). Puisque les textes dtr ont été produits sur une longue durée - de la cour de Josias jusqu'aux demières additions du livre de Jérémie au 2e siècle av. J.-C, le style dtr cache une vaste pluralité de positions théologiques6. Or il faut toujours regarder le contenu.
 

Le DtrG de Martin Noth et le DtrG d'aujourd'hui

Pour M. Noth, le Dtr était un théologien particulier, et l'artisan de tout le complexe littéraire de Dt 1 à 2 R 25 (en dehors de quelques additions
ultérieures), un oeuvre qui refléterait donc son intention. Aujourd'hui, on envisage qu'il y a eu soit deux éditions de DtrG, l'une josianique et l'autre exilique (ainsi l'école de Cross), soit plusieurs éditions ou rédactions7, désignées comme DtrH («historien»), DtrP («prophétique), DtrN («nomiste»), chacune encore susceptible de subdivisions en plusieurs couches, DtrN1, DtrN2, etc. (ainsi l'école de Smend). Mais tandis que la théorie de Cross paraît trop simple (notamment quand on regarde l'histoire du texte, infra), les rédactions de Smend ne couvrent pas nécessairement tout DtrG, mais peut-être seulement quelques séquences ou quelques livres: c'est déjà un pas dans la bonne direction. Une troisième théorie, très séduisante, mais malheureusement non encore élaborée en détail, a été proposée par N. Lohfink, selon qui l'histoire littéraire de DtrG commence par un DtrL, constitué de Dt* et de Jos*.

Cette histoire de la rédaction pourrait bien se révéler plus compliquée que ne l'envisage chacune de ces trois écoles8. En tout cas, le Dtr de Noth est abandonné par tout le monde. Nous verrons pîus tard qu'il faut aussi abandonner le G, c'est-à-dire l'opus historiographicum.
 

A la recherche de l'auteur perdu, ou une erreur de catégorie

L'hypothétique Dtr de Noth, avec son kérygme qui se rapporte à la situation historique qui est la sienne, ressemble à des tentatives déjà vues au XIXème et au XXème siècle (comme ce fut le cas pour J, E, P dans le Pentateuque) de contourner le scandalon de la littérature de lAT, lequel consiste dans la polyphonie du texte et dans l'anonymat des auteurs. C'est pourquoi on a introduit (sinon inventé) des auteurs théoriques. Or la Tora et les Prophètes ne sont pas une littérature d'auteurs («Autorenliteratur»), mais une littérature de tradition («Traditionsliteratur»), à linstar par exemple du Talmud. Écrit après et sous linfluence de l'hellénisme, celui-ci cite ses autorités: «Rabbi Gamaliel a dit... mais Rabbi Nikodème a dit...», (procédé inconnu de lAT). Maintenant que la recherche d'un auteur (ou rédacteur) dtr sest avérée être une erreur de catégorie (tout à fait comparable à la situation du Pentateuque), et qu'il est en outre assez invraisemblable qu'il ny ait eu quune seule école dtr, combien y a-t-il encore de bonnes raisons de maintenir l'hypothèse de DtrG?
 

À la recherche de l'histoire biblique, ou une seconde erreur de catégorie

L'intérêt de quelques théologiens pour l'«historiographie» paraît être inversement proportionnel à la compréhension qu'ils ont de l'histoire. Remarquons que l'histoire de «l'historiographie scientifique» commence avec L. von Ranke et G. Droysen. Auparavant, personne, même Hérodote et Voltaire, n'a su ce qu'était l'histoire: on racontait seulement des histoires, on construisait des légendes - religieuses, morales, politiques. La catégorie de «ce qui s'est vraiment passé», de même que les méthodes rationnelles dont on a eu besoin pour construire une histoire critique, datent du xIxe siècle ; et depuis lors, il est devenu impossible d'appeler «historiographie» un oeuvre qui n'a rien à voir avec l'histoire telle qu'elle s'est passée. Il y a certes eu un intérêt pour l'histoire dans les siècles qui ont précédé cette révolution - mais c'était plutôt une manière de s'approprier la tradition. Aujourd'hui, l'honnêteté intellectuelle exige que l'on souligne la différence fondamentale qui existe entre l'«historiographie traditionnelle» et notre manière de percevoir l'histoire.

Même si l'on concède que parler d'un genre littéraire «historiographique» dans le Proche-Orient ancien est chose raisonnable, il reste fort douteux que les légendes héroïques de Jg ou le(s) grand(s) oeuvre(s) romanesque(s) de 1-2 S y soient inclus. Appartiennent sans doute à ce genre littéraire les chroniques akkadiennes et les «Annales des Rois d'Israel et de Juda», souvent citées dans 1-2 R, malheureusement perdues pour nous. Pour chaque question d'intérêt
historique, le lecteur est renvoyé à ces annales par le(s) rédacteur(s) de 1-2 R, lesquels n'offrent pas une oeuvre historiographique, mais plutôt une philosophie de l'histoire: l'histoire factuelle y est présupposée, non pas racontée. Les récits romanesques de Saul, David et Absalom en 1-2 S ont leurs parallèles dans le Proche-Orient ancien; toutefois ce n'est pas dans l'historiographie akkadienne, mais dans les contes araméens du Papyrus Amherst.

C'est le canon grec (et chrétien) qui a regroupé la Tora et les Prophètes antérieurs en «livres historiques». Bien que la relation entre Dieu et l'histoire soit fondatrice pour la foi chrétienne, notamment au regard de l'incarnation (qui, néanmoins, est un fait autant liturgique qu'historique), l'exégète de l'Ancien Testament doit lire et faire lire ce qui y est écrit, non ce qui était lu par les générations antérieures. Eux, ils ont cru ajouter de l'importance au récit biblique en soulignant son «historicité»; pour nous, ils ont diminué cette importance. La vérité historique - hypothétique comme toute vérité humaine -ne sert à rien là où il est question de vérité spirituelle, car la vérité de la foi et de l'espérance s'exprime plutôt par des histoires qu'en histoire 

S'il n'y a que des raisons insuffisantes de penser que le «Dtr» se trouve dans «DtrG», du moins n'y a-t-il aucune raison suffisante de croire en l'existence d'un «oeuvre historiographique dtr».
 

L'histoire du texte

Opposée au Pentateuque, où les variantes recensionnelles sont minimales, l'édition de 1-2 S et de 1-2 R traduite par la LXX n'est pas celle que préserve le TM. Cela indique qu'il y a eu plusieurs «écoles dtr» avec leurs propres textes jusqu'au IIIème et IInd siècle av. J.-C. En outre, ce fait caractérise les «Prophètes antérieurs» comme textes deutéro-canoniques jusqu'au siècle, textes qui ont laissé plus de liberté rédactionelle aux tradentes que la Tora (y compris Dt). L'histoire rédactionnelle de Jos - 2 R ne s'arrête ni en 562 av. J.-C. ni en 520 ou 515 av. J.-C.
 

DtrG et Pentateu que

Le Pentateuque, qui n'a pas été composé à partir de diverses sources, ni en plusieurs couches, se trouve aujourd'hui bien loin des questions qui avaient autrefois fait l'objet d'un débat si agité. Le Pentateuque est le résultat d'une longue discussion théologique (et politique) entre les écoles principales des «milieux sacerdotaux loyaux à l'égard des Perses» (P) et des «Dtr nationalistes» (D). Bien que le contenu de beaucoup des livres prophétiques soit présupposé par les compilateurs du Pentateuque (cf. Gn 6,13 P et Am 8,2; Gn 9,13 P et Ez 5,16s), cela ne signifie pas qu'aucun livre prophétique (y compris les prophètes antérieurs) n'a été achevé avant la Tora. Si le devenir du Pentateuque ne contient ni le Yahviste pré-dtr classique, édité et réalisé pas les Dtr, ni le Yahviste post-dtr de Van Seters et d'autres (présupposant DtrG, mais, en fait, nullement le «Yahviste»), c'est DtrG qui reste en suspens. Comme on l'a remarqué il y a 20 ans, DtrG présuppose au moins un «livre de l'Exode» . Jos -2 R ne contient donc pas toutes les histoires d'Israèl, mais s'insère dès le début
dans une bibliothèque plus vaste regroupant divers livres de même espèce. La manière actuelle de comprendre le Pentateuque implique les deux choses suivantes concernant l'interprétation de «DtrG»: d'une part que l'on y abandonne la notion d'auteur (à l'exception peut-être de 1-2 R) et l'idée de rédactions précisément définies, et d'autre part que l'on cherche à mieux décrire les discours théologiques que contiennent ces livres, ainsi que leurs options politiques.
 

Le Deutéronome n'a pas appartenu à DtrG

Pour H. Donner, DtrG n'a jamais consisté que dans les livres de Jos à 2 R. C'est le Dt qui y est cité comme loi normative21. Quelle autre oeuvre historiographique utiliserait son premier volume comme autorité absolue? Pour maintenir la différence entre la «loi fondamentale», canonique, et l'application de cette loi, i. e., en bref, la différence entre le texte sacré et son exégèse -différence décisive pour les voix recueillies dans les Prophètes et les Ketubim -, il faut nettement séparer Dt des livres suivants.

Du reste S. Mittmann avait déjà montré que Dt 1-3, loin de tenir lieu d'introduction à DtrG, servait à insérer le Dt dans le D-Pentateuque. De plus, c'est uniquement parce que la place centrale, la péricope du Sinai, est occupée par des textes P. que le Dt est relégué aux «plaines de Moab»; c'est à cause de Gn 14,18-20, allusion au seul sanctuaire légitime judéen, qu'a été inséré Dt 27, allusion au seul sanctuaire légitime samaritain.
 

Josué n'a pas appartenu à DtrG

M. Noth a inventé DtrG en commentant le livre de Jos. C'est ce livre qui met aujourd'hui cette hypothèse le plus gravement en cause. Contre Noth, il faut maintenir que les «quelques additions dans le style de P» sont vraiment des additions dues à l'école P (du moins PS. sinon Pg. Comme la Tora, Jos a été produit par la dispute de deux partis, D et P. Cela ne fait pas de Jos le sixième livre de l'Hexateuque, mais plutôt un supplément au Pentateuque, et par suite le premier livre deutéro-canonique. Jos 22,10-24 («PD» - sacerdotal avec influence dtr) peut bien refléter le problème des Juifs d'Éléphantine.

On pourrait sans doute construire au moyen de la critique littéraire un livre original Jos* qui remonterait au temps de Josias et qui serait contemporain du Dt* de la même époque (ici, à mon avis, la particula yen de la théorie d'un «DtrL»); mais le «DtrG*» minimaliste ainsi reconstitué ne s'imposerait pas davantage à l'esprit que le «J» de P. Weimar ou celui de Ch. Levin - deux options dans un océan de probabilités. il me semble cependant que le Jos* josianique échappe à toute possibilité de reconstruction. L'histoire des espions de Jos 2 introduit un récit de conquête militaire de Jéricho qui se serait bien accomodé des tendances josianiques. Mais Jéricho conquise, l'exploit militaire original est supprimé en faveur d'une procession liturgique, procession qui aurait bien pu s'accomplir sans l'activité des espions . On observe ici une vraie «démilitarisation de la guerre» - Jos 6 est donc à attribuer à DP (école dtr sous influence sacerdotale).
 

Juges n'a pas appartenu à DtrG

Les données géographiques du noyau de Jg fournissent des arguments suffisants à l'hypothèse de W. Richter concernant un «livre de sauveurs»
originellement composé en Israel (du Nord): ÉhoudiBenjamin, DéboraBaraq/Nephtali, Gédéon/Manassé, Jephté/Galaad. Ce livre, qui cherche évidemment des paradigmes de délivrance d'une oppression étrangère (sans qu'aucun roi d'Israel ne soit impliqué), pourrait bien avoir été composé à Béthel après 720 av. J.-C. (c'est-à-dire en même temps que le livre d'Osée). Les additions sont attribuables à plusieurs écoles dtr: le groupe royaliste a ajouté Jg 17-21, tandis que le groupe anti-royaliste insère Jg 9. Un troisième groupe, les professeurs d'histoire de l'école du second temple, a ajouté une chronologie qui s'adapte pour une part à la chronologie sacerdotale, pour une autre à la chronologie des Rois (c.-à-d. des annales d'Israel et de Juda), de sorte que le cadre général dans lequel le livre a été inséré par cette école n'est pas le «DtrG», mais l'ensemble de la «bibliothèque historique» de Gn à 2 R.
 

Samuel n'a pas appartenu à DtrG

Les livres des Rois paraissent fermement liés à ceux de S par la fin de l'«histoire de la succession» (1 R 1-2), ce qui ferait de 2 S 21-24 une addition post-dtr (parce que ces additions présupposent l'état actuel de la séparation des livres). Mais commencer l'histoire de Salomon par i R i est plutôt un signe de la mentalité des «professeurs d'histoire» mentionnés ci-dessus que de celle des Dtr. Nous avons déjà vu que le contenu de S n'appartient pas au genre historiographique du Proche-Orient ancien; en conséquence, ni l'histoire de David ni l'histoire de Salomon ne se trouvent dans les «annales» qui ont servi de source à 1-2 R. Comme l'a déjà remarqué C. Westermann, les différences de genre littéraire qu'il y a entre Jg, S et R ne permettent pas d'attribuer ces trois livres à un «oeuvre» commun. De même que les Dtr des Rois agissent en censeurs, les Dtr de S se comportent en narrateurs: 2 S 7 (royaliste) - i S 1-3; 7-8; 12 (anti-royaliste).
 

Ce qui reste de DtrG: le livres des Rois

On appréciera maintenant la sagesse de R. Albertz, qui a limité sa comparaison entre les Dtr du DtrG et les Dtr du Dtr-Jr à une comparaison entre R et Jr qui reste tout à fait valable. La fin des livres des Rois, 2 R 25,27-30, est une fm lamentabement insatisfaisante pour le grand drame qui s'est déroulé depuis Gn 1 (ou Ex 1). Cette fin n'est acceptable que comme ouverture d'une histoire qui continuera, et dont la continuation est indiquée par des textes comme Es 7; 9,1-6; il; Mi 5,1-5; Ag 2,21-23; etc. C'est dire que 1-2 R s'inscrit davantage dans les livres prophétiques auquels il sert d'introduction que dans les livres «historiques» dont il ne saurait être la conclusion.
 

L'histoire du canon ne connaît pas de DtrG

Le canon comme fait accompli historique fournit des informations pertinentes au sujet de l'intention des livres qui le constituent, comme nous venons de le voir. Quand on considère les Psaumes, qui présentent dans leur ensemble la théologie systématique de l'AT dans l'AT, on ne trouve aucune attestation de «DtrG». Sont attestés dans les Psaumes: la Tora (74; 95; 135), la Tora avec Jos comme supplément (105; 114; 136[?]), les «prophètes antérieurs» Jos - 2 Rois (44; 66; 68; 129[?]) et les «livres historiques» Gn - 2 R (78; 80; 81[?]; 89; 102; 103[?]; 106; 136[?]). Ces divisions doivent être suffisantes et pour la théologie et pour l'exégèse.
 

Le devoir de l'exégète

L'exégèse comme lecture attentive du texte doit marquer les différences, les caractéristiques singulières de chaque texte et, finalement, reconstruire le débat théologique dont lAT rend compte30. L'exégèse ne doit pas harmoniser les différences, ni transformer ses difficultés en banalités pieuses. L'hypothèse d'un «DtrG» anime en principe la deuxième intention mais guère la première. Il faut l'abandonner.