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Par Ernst Axel Knauf J'ai cessé de croire
en l'existence d'un «oeuvre2 historiographique deutéronomiste»
(DtrG) bien avant ce séminaire de 3e cycle. Or ma position reçoit,
je crois, le soutien de l'ensemble des articles de ce recueil, mais de
façon indirecte et pour ainsi dire contre le gré de leurs
auteurs. Ma contribution se limitera à une brève liste des
arguments contre l'hypothèse de l'existence de «DtrG».
Une note préalable: théologie dtr et textes dtr «Dtr» désigne un style littéraire (influencé, sans doute, par la rhétorique des annales assyriennes, notamment celles d'Esarhaddon) ainsi qu'un ensemble de notions théologiques comme celles de la «conquête de la terre promise» et de l'«alliance» (c'est-à-dire la brit, qui signifie «traité de vassalité»). Ce style et cette théologie sont tous deux empruntés à l'impérialisme d'Assyrie. En règle générale,
on s'attend à voir les théologiens dtr s'exprimer dans le
style dtr. Mais il y a des exceptions: la théologie des textes en
style dtr de Jér est plutôt opposée à celle
des Rois Dans le Pentateuque, on trouve de la théologie dtr en style
sacerdotal (par exemple Nb 25,6-18; 31,1 ~54), et inversement de la théologie
sacerdotale en style dtr (par exemple Gn 15; Dt 9,4-6) - ce qui indique
la manière dont la Tora a été composée (infra).
Puisque les textes dtr ont été produits sur une longue durée
- de la cour de Josias jusqu'aux demières additions du livre de
Jérémie au 2e siècle av. J.-C, le style dtr cache
une vaste pluralité de positions théologiques6. Or il faut
toujours regarder le contenu.
Le DtrG de Martin Noth et le DtrG d'aujourd'hui Pour M. Noth, le Dtr était
un théologien particulier, et l'artisan de tout le complexe littéraire
de Dt 1 à 2 R 25 (en dehors de quelques additions
Cette histoire de la rédaction
pourrait bien se révéler plus compliquée que ne l'envisage
chacune de ces trois écoles8. En tout cas, le Dtr de Noth est abandonné
par tout le monde. Nous verrons pîus tard qu'il faut aussi abandonner
le G, c'est-à-dire l'opus historiographicum.
A la recherche de l'auteur perdu, ou une erreur de catégorie L'hypothétique Dtr
de Noth, avec son kérygme qui se rapporte à la situation
historique qui est la sienne, ressemble à des tentatives déjà
vues au XIXème et au XXème siècle (comme ce fut le
cas pour J, E, P dans le Pentateuque) de contourner le scandalon de la
littérature de lAT, lequel consiste dans la polyphonie du texte
et dans l'anonymat des auteurs. C'est pourquoi on a introduit (sinon inventé)
des auteurs théoriques. Or la Tora et les Prophètes ne sont
pas une littérature d'auteurs («Autorenliteratur»),
mais une littérature de tradition («Traditionsliteratur»),
à linstar par exemple du Talmud. Écrit après et sous
linfluence de l'hellénisme, celui-ci cite ses autorités:
«Rabbi Gamaliel a dit... mais Rabbi Nikodème a dit...»,
(procédé inconnu de lAT). Maintenant que la recherche d'un
auteur (ou rédacteur) dtr sest avérée être une
erreur de catégorie (tout à fait comparable à la situation
du Pentateuque), et qu'il est en outre assez invraisemblable qu'il ny ait
eu quune seule école dtr, combien y a-t-il encore de bonnes raisons
de maintenir l'hypothèse de DtrG?
À la recherche de l'histoire biblique, ou une seconde erreur de catégorie L'intérêt de quelques théologiens pour l'«historiographie» paraît être inversement proportionnel à la compréhension qu'ils ont de l'histoire. Remarquons que l'histoire de «l'historiographie scientifique» commence avec L. von Ranke et G. Droysen. Auparavant, personne, même Hérodote et Voltaire, n'a su ce qu'était l'histoire: on racontait seulement des histoires, on construisait des légendes - religieuses, morales, politiques. La catégorie de «ce qui s'est vraiment passé», de même que les méthodes rationnelles dont on a eu besoin pour construire une histoire critique, datent du xIxe siècle ; et depuis lors, il est devenu impossible d'appeler «historiographie» un oeuvre qui n'a rien à voir avec l'histoire telle qu'elle s'est passée. Il y a certes eu un intérêt pour l'histoire dans les siècles qui ont précédé cette révolution - mais c'était plutôt une manière de s'approprier la tradition. Aujourd'hui, l'honnêteté intellectuelle exige que l'on souligne la différence fondamentale qui existe entre l'«historiographie traditionnelle» et notre manière de percevoir l'histoire. Même si l'on concède
que parler d'un genre littéraire «historiographique»
dans le Proche-Orient ancien est chose raisonnable, il reste fort douteux
que les légendes héroïques de Jg ou le(s) grand(s) oeuvre(s)
romanesque(s) de 1-2 S y soient inclus. Appartiennent sans doute à
ce genre littéraire les chroniques akkadiennes et les «Annales
des Rois d'Israel et de Juda», souvent citées dans 1-2 R,
malheureusement perdues pour nous. Pour chaque question d'intérêt
C'est le canon grec (et chrétien) qui a regroupé la Tora et les Prophètes antérieurs en «livres historiques». Bien que la relation entre Dieu et l'histoire soit fondatrice pour la foi chrétienne, notamment au regard de l'incarnation (qui, néanmoins, est un fait autant liturgique qu'historique), l'exégète de l'Ancien Testament doit lire et faire lire ce qui y est écrit, non ce qui était lu par les générations antérieures. Eux, ils ont cru ajouter de l'importance au récit biblique en soulignant son «historicité»; pour nous, ils ont diminué cette importance. La vérité historique - hypothétique comme toute vérité humaine -ne sert à rien là où il est question de vérité spirituelle, car la vérité de la foi et de l'espérance s'exprime plutôt par des histoires qu'en histoire S'il n'y a que des raisons
insuffisantes de penser que le «Dtr» se trouve dans «DtrG»,
du moins n'y a-t-il aucune raison suffisante de croire en l'existence d'un
«oeuvre historiographique dtr».
L'histoire du texte Opposée au Pentateuque,
où les variantes recensionnelles sont minimales, l'édition
de 1-2 S et de 1-2 R traduite par la LXX n'est pas celle que préserve
le TM. Cela indique qu'il y a eu plusieurs «écoles dtr»
avec leurs propres textes jusqu'au IIIème et IInd siècle
av. J.-C. En outre, ce fait caractérise les «Prophètes
antérieurs» comme textes deutéro-canoniques jusqu'au
siècle, textes qui ont laissé plus de liberté rédactionelle
aux tradentes que la Tora (y compris Dt). L'histoire rédactionnelle
de Jos - 2 R ne s'arrête ni en 562 av. J.-C. ni en 520 ou 515 av.
J.-C.
DtrG et Pentateu que Le Pentateuque, qui n'a pas
été composé à partir de diverses sources, ni
en plusieurs couches, se trouve aujourd'hui bien loin des questions qui
avaient autrefois fait l'objet d'un débat si agité. Le Pentateuque
est le résultat d'une longue discussion théologique (et politique)
entre les écoles principales des «milieux sacerdotaux loyaux
à l'égard des Perses» (P) et des «Dtr nationalistes»
(D). Bien que le contenu de beaucoup des livres prophétiques soit
présupposé par les compilateurs du Pentateuque (cf. Gn 6,13
P et Am 8,2; Gn 9,13 P et Ez 5,16s), cela ne signifie pas qu'aucun livre
prophétique (y compris les prophètes antérieurs) n'a
été achevé avant la Tora. Si le devenir du Pentateuque
ne contient ni le Yahviste pré-dtr classique, édité
et réalisé pas les Dtr, ni le Yahviste post-dtr de Van Seters
et d'autres (présupposant DtrG, mais, en fait, nullement le «Yahviste»),
c'est DtrG qui reste en suspens. Comme on l'a remarqué il y a 20
ans, DtrG présuppose au moins un «livre de l'Exode»
. Jos -2 R ne contient donc pas toutes les histoires d'Israèl, mais
s'insère dès le début
Le Deutéronome n'a pas appartenu à DtrG Pour H. Donner, DtrG n'a jamais consisté que dans les livres de Jos à 2 R. C'est le Dt qui y est cité comme loi normative21. Quelle autre oeuvre historiographique utiliserait son premier volume comme autorité absolue? Pour maintenir la différence entre la «loi fondamentale», canonique, et l'application de cette loi, i. e., en bref, la différence entre le texte sacré et son exégèse -différence décisive pour les voix recueillies dans les Prophètes et les Ketubim -, il faut nettement séparer Dt des livres suivants. Du reste S. Mittmann avait
déjà montré que Dt 1-3, loin de tenir lieu d'introduction
à DtrG, servait à insérer le Dt dans le D-Pentateuque.
De plus, c'est uniquement parce que la place centrale, la péricope
du Sinai, est occupée par des textes P. que le Dt est relégué
aux «plaines de Moab»; c'est à cause de Gn 14,18-20,
allusion au seul sanctuaire légitime judéen, qu'a été
inséré Dt 27, allusion au seul sanctuaire légitime
samaritain.
Josué n'a pas appartenu à DtrG M. Noth a inventé DtrG en commentant le livre de Jos. C'est ce livre qui met aujourd'hui cette hypothèse le plus gravement en cause. Contre Noth, il faut maintenir que les «quelques additions dans le style de P» sont vraiment des additions dues à l'école P (du moins PS. sinon Pg. Comme la Tora, Jos a été produit par la dispute de deux partis, D et P. Cela ne fait pas de Jos le sixième livre de l'Hexateuque, mais plutôt un supplément au Pentateuque, et par suite le premier livre deutéro-canonique. Jos 22,10-24 («PD» - sacerdotal avec influence dtr) peut bien refléter le problème des Juifs d'Éléphantine. On pourrait sans doute construire
au moyen de la critique littéraire un livre original Jos* qui remonterait
au temps de Josias et qui serait contemporain du Dt* de la même époque
(ici, à mon avis, la particula yen de la théorie d'un «DtrL»);
mais le «DtrG*» minimaliste ainsi reconstitué ne s'imposerait
pas davantage à l'esprit que le «J» de P. Weimar ou
celui de Ch. Levin - deux options dans un océan de probabilités.
il me semble cependant que le Jos* josianique échappe à toute
possibilité de reconstruction. L'histoire des espions de Jos 2 introduit
un récit de conquête militaire de Jéricho qui se serait
bien accomodé des tendances josianiques. Mais Jéricho conquise,
l'exploit militaire original est supprimé en faveur d'une procession
liturgique, procession qui aurait bien pu s'accomplir sans l'activité
des espions . On observe ici une vraie «démilitarisation de
la guerre» - Jos 6 est donc à attribuer à DP (école
dtr sous influence sacerdotale).
Juges n'a pas appartenu à DtrG Les données géographiques
du noyau de Jg fournissent des arguments suffisants à l'hypothèse
de W. Richter concernant un «livre de sauveurs»
Samuel n'a pas appartenu à DtrG Les livres des Rois paraissent
fermement liés à ceux de S par la fin de l'«histoire
de la succession» (1 R 1-2), ce qui ferait de 2 S 21-24 une addition
post-dtr (parce que ces additions présupposent l'état actuel
de la séparation des livres). Mais commencer l'histoire de Salomon
par i R i est plutôt un signe de la mentalité des «professeurs
d'histoire» mentionnés ci-dessus que de celle des Dtr. Nous
avons déjà vu que le contenu de S n'appartient pas au genre
historiographique du Proche-Orient ancien; en conséquence, ni l'histoire
de David ni l'histoire de Salomon ne se trouvent dans les «annales»
qui ont servi de source à 1-2 R. Comme l'a déjà remarqué
C. Westermann, les différences de genre littéraire qu'il
y a entre Jg, S et R ne permettent pas d'attribuer ces trois livres à
un «oeuvre» commun. De même que les Dtr des Rois agissent
en censeurs, les Dtr de S se comportent en narrateurs: 2 S 7 (royaliste)
- i S 1-3; 7-8; 12 (anti-royaliste).
Ce qui reste de DtrG: le livres des Rois On appréciera maintenant
la sagesse de R. Albertz, qui a limité sa comparaison entre les
Dtr du DtrG et les Dtr du Dtr-Jr à une comparaison entre R et Jr
qui reste tout à fait valable. La fin des livres des Rois, 2 R 25,27-30,
est une fm lamentabement insatisfaisante pour le grand drame qui s'est
déroulé depuis Gn 1 (ou Ex 1). Cette fin n'est acceptable
que comme ouverture d'une histoire qui continuera, et dont la continuation
est indiquée par des textes comme Es 7; 9,1-6; il; Mi 5,1-5; Ag
2,21-23; etc. C'est dire que 1-2 R s'inscrit davantage dans les livres
prophétiques auquels il sert d'introduction que dans les livres
«historiques» dont il ne saurait être la conclusion.
L'histoire du canon ne connaît pas de DtrG Le canon comme fait accompli
historique fournit des informations pertinentes au sujet de l'intention
des livres qui le constituent, comme nous venons de le voir. Quand on considère
les Psaumes, qui présentent dans leur ensemble la théologie
systématique de l'AT dans l'AT, on ne trouve aucune attestation
de «DtrG». Sont attestés dans les Psaumes: la Tora (74;
95; 135), la Tora avec Jos comme supplément (105; 114; 136[?]),
les «prophètes antérieurs» Jos - 2 Rois (44;
66; 68; 129[?]) et les «livres historiques» Gn - 2 R (78; 80;
81[?]; 89; 102; 103[?]; 106; 136[?]). Ces divisions doivent être
suffisantes et pour la théologie et pour l'exégèse.
Le devoir de l'exégète L'exégèse comme lecture attentive du texte doit marquer les différences, les caractéristiques singulières de chaque texte et, finalement, reconstruire le débat théologique dont lAT rend compte30. L'exégèse ne doit pas harmoniser les différences, ni transformer ses difficultés en banalités pieuses. L'hypothèse d'un «DtrG» anime en principe la deuxième intention mais guère la première. Il faut l'abandonner. |