Chapitre IV.
La simultanéité 1
a
Nous allons maintenant Ă©tudier les rĂ©actions de lâenfant en prĂ©sence de deux courses organisĂ©es selon la mĂȘme technique quâau chapitre prĂ©cĂ©dent, mais obĂ©issant aux nouvelles conditions suivantes (voir chap. III, § 1, question IV) : les deux bonshommes (ou deux escargots, etc.) I et II partent ensemble de la mĂȘme ligne (Aâ et Aâ) et sâen Ă©loignent tous deux dans le mĂȘme sens pour sâarrĂȘter ensemble Ă©galement, mais I va plus vite que II de telle sorte que leurs arrĂȘts simultanĂ©s sâeffectuent Ă 3-4 cm de distance (I arrive en Câ tandis que II sâarrĂȘte en Bâ).
Nous retrouverons ainsi les trois stades prĂ©cĂ©dents, mais sous la forme que voici. Au cours du premier stade, lâenfant ne reconnaĂźt ni la simultanĂ©itĂ© des points dâarrivĂ©e (souvent mĂȘme pas de ceux de dĂ©part) ni lâĂ©galitĂ© des durĂ©es, pourtant synchrones, nĂ©cessaires aux deux trajets. Il considĂšre en outre que le mobile I a pris plus de temps que le II parce quâayant Ă©tĂ© plus loin ou plus vite, et il pense en gĂ©nĂ©ral que II sâest arrĂȘtĂ© « dâabord » parce quâayant Ă©tĂ© moins loin. Au cours du sous-stade II A du stade II, le sujet nie encore la simultanĂ©itĂ© et lâĂ©galitĂ© des durĂ©es synchrones, mais il croit que II a marchĂ© plus longtemps parce quâayant Ă©tĂ© moins vite ; ou bien lâenfant dĂ©couvre la simultanĂ©itĂ© mais nie encore lâĂ©galitĂ© des durĂ©es synchrones ; ou bien enfin, mais ceci est beaucoup plus rare, il admet sous certaines conditions lâĂ©galitĂ© des temps synchrones avant la simultanĂ©itĂ© des points de dĂ©part et dâarrivĂ©e. Au cours du sous-stade II B ces diffĂ©rentes acquisitions commencent Ă se coordonner entre elles. Au stade III, enfin, la simultanĂ©itĂ© et lâĂ©galitĂ© des durĂ©es synchrones sont admises toutes deux dâemblĂ©e et sâappuient lâune sur lâautre.
§ 1 : Le premier stade : pas de simultanéité et durée proportionnelle au chemin parcouru
Voici des exemples de ce niveau inférieur :
Mar (4 ; 6). Nous commençons, pour ĂȘtre sĂ»rs de nous entendre sur les questions posĂ©es, par prĂ©senter au sujet deux courses de mĂȘme longueur. I et II partent donc simultanĂ©ment de Aâ et Aâ et sâarrĂȘtent simultanĂ©ment en Bâ et Bâ : « Ils sont partis en mĂȘme temps ? â Oui. â  Et se sont arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? â Oui. â  Un a marchĂ© plus longtemps que lâautre ? â Non, les deux la mĂȘme chose. »
I va de Aâ en Câ pendant que II va de Aâ en Bâ : « Ils sont partis en mĂȘme temps ? â Oui. â  Ils se sont arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? â Non. â  Ils se sont arrĂȘtĂ©s au mĂȘme moment ? â Non. â  Ils ont marchĂ© la mĂȘme chose de temps ? â Non. â  Lequel a marchĂ© plus longtemps ? â (I.) â Pourquoi ? â Parce quâil a Ă©tĂ© plus loin. »
On recommence les deux courses Ă©gales Aâ Bâ et Aâ Bâ : « Ils se sont arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? â Oui. â  Et comme ça (Aâ Câ et Aâ Bâ) ? â Non. â  Mais ils sont partis en mĂȘme temps ? â Non. â  Regarde (dĂ©parts simultanĂ©s en Aâ et Aâ et arrĂȘts simultanĂ©s en Câ et Bâ). â Non. â  Lequel est parti en premier ? â (I.) »
Mic (4 ; 9). Nous courons ensemble dans la chambre, dĂ©parts et arrĂȘts simultanĂ©s, mais lâenfant a Ă©tĂ© dĂ©passĂ© par lâexpĂ©rimentateur de 1,50 m : « Nous sommes partis ensemble ? â Oui. â  Et arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? â Oui, non. â  Un sâest arrĂȘtĂ© en premier ? â Moi. â  Un sâest arrĂȘtĂ© avant lâautre ? â Moi. â  Quand tu tâes arrĂȘtĂ© je marchais encore ? â Non. â  Et quand je me suis arrĂȘtĂ© tu marchais encore ? â Non. â  Alors nous nous sommes arrĂȘtĂ©s au mĂȘme moment ? â Non. â  Nous avons marchĂ© le mĂȘme long moment ? â Non. â  Qui a marchĂ© plus longtemps ? â Vous. »
Pie (5 ; 5) court Ă©galement avec lâexpĂ©rimentateur, qui se laisse dĂ©passer : « Nous sommes partis ensemble ? â Oui. â  En mĂȘme temps ? â Oui. â  ArrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? â Non. â  Quelquâun sâest arrĂȘtĂ© avant ? â Oui, moi. â  Quant tu tâes arrĂȘtĂ©, jâai marchĂ© encore ? â Non. â  Et quand je me suis arrĂȘtĂ© tu as marchĂ© encore ? â Non. â  Alors nous nous sommes arrĂȘtĂ©s au mĂȘme moment ? â Non, pas en mĂȘme temps. â  Nous avons marchĂ© la mĂȘme chose de temps ? â Non. â  Qui plus ? â Moi. »
LâexpĂ©rimentateur et lâenfant partent simultanĂ©ment de deux points Ă©loignĂ©s, lâun en face de lâautre, et sâarrĂȘtent simultanĂ©ment au mĂȘme point, lâenfant ayant parcouru un trajet plus long : « Nous sommes partis ensemble ? â Non. â  Mais au mĂȘme moment ? â Non. â Quelquâun avant lâautre ? â Non. â  Alors au mĂȘme moment ? â Non. â  Nous nous sommes arrĂȘtĂ©s au mĂȘme moment ? â Oui. â  Nous avons marchĂ© la mĂȘme chose de temps ? â Non. â  Qui plus ? â Câest moi. â  Quel chemin jâai fait ? â Un petit bout. â  Et toi ? â Un grand bout. â  Nous nous sommes arrĂȘtĂ©s au mĂȘme moment ? â Non. â  Et marchĂ© le mĂȘme temps ? â Non, moi plus. â  Pourquoi ? â Parce que jâai marchĂ© un plus grand bout. »
Lil (5 ; 5). Course dans la salle ; lâexpĂ©rimentateur dĂ©passe lâenfant : « Nous sommes partis en mĂȘme temps ? â Oui. â  Et arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? â Non. â  Quelquâun sâest arrĂȘtĂ© avant lâautre ? â Oui, toi. â  Quand je me suis arrĂȘtĂ©, tu marchais encore ? â Non. â  Et quand tu tâes arrĂȘtĂ© je marchais encore ? â Non. â  Alors nous nous sommes arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? â Non. â  Nous avons marchĂ© la mĂȘme chose de temps ? â Non. Câest vous plus, parce que le chemin est plus long. »
Nous partons alors de points diffĂ©rents, face Ă face, et nous arrĂȘtons au mĂȘme endroit, mais successivement : « Nous nous sommes arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? â Oui. â  Tout Ă fait ou pas ? â Oui. â  (On recommence, avec un intervalle encore plus long.) En mĂȘme temps ? â Non. »
Luc (5 ; 9). Course dans la salle. Lâenfant dĂ©passe lâexpĂ©rimentateur. ArrĂȘts simultanĂ©s reconnaissables au son. « Nous sommes partis en mĂȘme temps ? â Oui. â  Et arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? â Non. â  Qui sâest arrĂȘtĂ© avant lâautre ? â Vous un petit peu aprĂšs moi. â  Nous avons marchĂ© le mĂȘme temps ? â Non, parce que vous avez marchĂ© et moi couru. â  Qui sâest arrĂȘtĂ© avant lâautre ? â Vous, parce que vous avez marchĂ© (et non pas couru). »
Dom (6 ans). I en Câ et II en Bâ : « Ils sont partis en mĂȘme temps ? â Oui. â  Et arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? â Non. â  Lequel sâest arrĂȘtĂ© dâabord ? â (II.) â Ils ont mis le mĂȘme temps ? â Non (I) plus. â  Pourquoi ? â Il a Ă©tĂ© plus loin. »
Arl (7 ans). MĂȘmes rĂ©ponses : « Pourquoi tu crois que (I) et (II) ne se sont pas arrĂȘtĂ©s au mĂȘme moment ? â Parce que celui-lĂ est allĂ© plus loin et celui-lĂ moins loin. »
Pour prĂ©ciser encore nous posons deux verres en Câ et en Bâ et les bonshommes les cognent simultanĂ©ment, Ă leur arrivĂ©e, Ă©tant entendu quâils arrivent ainsi pour dĂźner et font entendre un son pour sonner Ă la porte : « Quand lâun est arrivĂ© Ă sa maison lâautre est arrivĂ© en mĂȘme temps Ă la sienne ? â Non. â  Ils ont cognĂ© les verres en mĂȘme temps ? â Non. »
Tels sont les faits que lâon observe habituellement. On peut les rĂ©sumer trĂšs simplement comme suit. Lorsque deux mobiles partent du mĂȘme endroit pour aboutir en un mĂȘme point avec la mĂȘme vitesse, la simultanĂ©itĂ© des dĂ©parts et des arrĂȘts ne fait pas de difficultĂ©. Lorsque partant de points opposĂ©s les mobiles arrivent simultanĂ©ment au mĂȘme point mais avec des vitesses diffĂ©rentes, la simultanĂ©itĂ© des dĂ©parts prĂȘte quelquefois Ă contestation (Pie), dâautres fois non, tandis que celle des arrivĂ©es va en gĂ©nĂ©ral de soi. Par contre, quand les mobiles partent du mĂȘme point pour aboutir simultanĂ©ment Ă des points diffĂ©rents (vitesses inĂ©gales sur trajectoires parallĂšles parcourues dans le mĂȘme sens), la simultanĂ©itĂ© des arrĂȘts est trĂšs gĂ©nĂ©ralement contestĂ©e 2. Elle peut ne pas lâĂȘtre quand lâenfant ne prĂȘte pas attention aux diffĂ©rences de vitesses et de chemin parcouru, mais quand il remarque ces donnĂ©es elle est presque toujours niĂ©e.
Pourquoi cela ? Ce nâest certainement pas par dĂ©faut de perception ou par manque dâacceptation des donnĂ©es perceptives du problĂšme, puisque chaque sujet est dâaccord pour admettre que, quand I sâarrĂȘte, II ne marche plus et rĂ©ciproquement. La situation est donc la mĂȘme que pour la succession : la simultanĂ©itĂ© est perçue, pourrait-on dire, mais non pas reconnue intellectuellement. Serait-ce alors que, faute de sâentendre sur les mots, le sujet traduise systĂ©matiquement « en mĂȘme temps » ou « au mĂȘme moment » par « au mĂȘme endroit » et « aussi longtemps » ou « le mĂȘme temps » par « la mĂȘme longueur de chemin » ? Le problĂšme, loin dâĂȘtre rĂ©solu ainsi, ne serait que dĂ©placĂ©, car il resterait Ă expliquer pourquoi lâenfant ne possĂšde pas de mots pour exprimer la simultanĂ©itĂ© Ă distance lors de vitesses diffĂ©rentes, tandis quâil comprend bien les expressions du langage adulte lorsquâil sâagit de lampes sâallumant simultanĂ©ment ou successivement Ă 2 m lâune de lâautre (au lieu des quelques centimĂštres sĂ©parant les bonshommes I et II). Si lâon ne peut donc imputer les rĂ©actions de lâenfant ni Ă une difficultĂ© de perception (nous parlons du cas particulier, car la situation changera sur ce point au § 4) ni Ă une incomprĂ©hension simplement verbale, il ne reste quâune interprĂ©tation : câest que pour deux mouvements de vitesses inĂ©gales il nây a pas de temps commun au sens de « moments » qui seraient les mĂȘmes pour les deux mobiles sĂ©parĂ©s. Câest ce que le sujet Arl exprime trĂšs explicitement. AprĂšs avoir reconnu que I ne marchait plus quand II sâest arrĂȘtĂ©, et rĂ©ciproquement, Arl conteste cependant quâils se soient arrĂȘtĂ©s « au mĂȘme moment ». Nous lui demandons alors pourquoi il pense ainsi : « Parce que celui-lĂ (I) est allĂ© plus loin, rĂ©pond simplement Arl, et celui-lĂ (II) moins loin. »
La chose serait incomprĂ©hensible si lâanalyse de la succession ne nous avait pas habituĂ©s dĂ©jĂ Ă cette indiffĂ©renciation de lâordre temporel et de lâordre spatial. Or, si lâ« avant » et lâ« aprĂšs » temporels se confondent avec la succession spatiale des Ă©tapes, et si la durĂ©e est identifiĂ©e au chemin parcouru, il va de soi que la simultanĂ©itĂ© ne saurait avoir de signification Ă distance et Ă des vitesses diffĂ©rentes : lâenfant nâarrive simplement pas Ă comprendre que les deux mobiles qui sâarrĂȘtent Ă des endroits diffĂ©rents Ă la suite de mouvements inĂ©galement rapides, puissent ĂȘtre reliĂ©s lâun Ă lâautre par le moyen dâun temps unique et homogĂšne qui leur serait commun. Cette nĂ©gation de la simultanĂ©itĂ© atteste donc, mieux que tout ce que nous avons vu jusquâici, le caractĂšre « local » du temps initial (non pas naturellement au sens du « temps local » des relativistes, qui est prĂ©cisĂ©ment construit pour coordonner des vitesses dâĂ©chelles trĂšs diffĂ©rentes, mais au sens aristotĂ©licien) : dans la mesure oĂč il demeure intuitif, le temps ne saurait, en effet, dĂ©passer lâimpression vĂ©cue inhĂ©rente Ă chaque mouvement ou Ă chaque action, et, de ce point de vue, la simultanĂ©itĂ© devient incomprĂ©hensible dĂšs quâil sâagit de mouvements ou dâactions de rythmes diffĂ©rents. Il en sera a fortiori de mĂȘme de lâĂ©galisation des durĂ©es synchrones.
§ 2. Le deuxiÚme stade : différenciation des intuitions (débuts de simultanéité, durée inversement proportionnelle au chemin parcouru, etc.)
On a vu, Ă propos de lâĂ©volution des notions de succession, que le stade II A peut donner lieu Ă deux sortes de dĂ©veloppements distincts et parallĂšles : ou bien lâarticulation de la durĂ©e prĂ©cĂšde celle de la succession, ou bien câest lâinverse, comme si les intuitions temporelles pouvaient se diffĂ©rencier de lâespace sur des points variables avant de sâintĂ©grer les unes aux autres en un systĂšme opĂ©ratoire unique. En ce qui concerne la simultanĂ©itĂ© et lâĂ©galisation des temps synchrones qui constituent cependant un cas particulier des rapports de succession et de durĂ©e, la situation est encore plus complexe, et lâon observe trois sortes dâarticulations de lâintuition initiale, sans que lâon puisse Ă©tablir entre elles de progressions univoques. Il existe un premier type de rĂ©actions tel que ni la simultanĂ©itĂ© ni lâĂ©galitĂ© des durĂ©es synchrones ne sont encore acquises mais que la durĂ©e du parcours paraĂźt inversement proportionnelle au chemin parcouru. On pourrait croire que ce premier type est toujours antĂ©rieur au suivant, mais on trouve parfois des sujets qui admettent dĂ©jĂ la simultanĂ©itĂ© et considĂšrent cependant la durĂ©e comme directement proportionnelle Ă lâespace parcouru. Le second type de rĂ©action se dĂ©finit donc par la reconnaissance de la simultanĂ©itĂ©, mais sans Ă©galisation des durĂ©es synchrones et avec ou sans relations inverses entre la durĂ©e et la vitesse. Enfin, mais exceptionnellement, on trouve certains sujets qui parviennent Ă une Ă©galisation intuitive des durĂ©es synchrones (sous une forme globale et imprĂ©cise) mais sans admettre la simultanĂ©itĂ© des points dâarrivĂ©e ni mĂȘme parfois celle des points de dĂ©part ! On voit donc que, pour la simultanĂ©itĂ© plus encore que pour la succession, le second stade, ou du moins le sous-stade II A, est celui des articulations ou diffĂ©renciations fragmentaires dâintuitions, selon un ordre variable et sans coordination dâensemble. Ce nâest quâau sous-stade II B que la coordination commence Ă sâeffectuer, annonçant ainsi le stade III.
Voici des exemples du premier type du sous-stade II A, donc des rĂ©actions nâaboutissant ni Ă la simultanĂ©itĂ© ni Ă lâĂ©galisation des durĂ©es synchrones, mais simplement Ă une inversion de la durĂ©e par rapport au chemin parcouru :
Pai (5 ; 2) : « Ils sont partis en mĂȘme temps ? â Oui. â  Et arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? â Non. â  Quand I sâest arrĂȘtĂ©, II marchait encore ? â Non. â  (Lâinverse) ? â Non. â  Alors ils se sont arrĂȘtĂ©s au mĂȘme moment ? â Non. â  Lequel sâest arrĂȘtĂ© dâabord ? â (II.) â Pourquoi ? â Parce quâil nâest pas allĂ© aussi loin que lâautre. â  Ils ont marchĂ© la mĂȘme chose de temps ? â Non. â  Un plus longtemps que lâautre ? â Oui. â  Lequel ? â (II) parce quâil est allĂ© plus lentement. »
Mar (5 ; 6), de mĂȘme, nie la simultanĂ©itĂ© tout en reconnaissant quâaucun des deux ne marchait plus quand lâautre sâest arrĂȘtĂ©. « Alors un sâest arrĂȘtĂ© plus tĂŽt que lâautre ? â Oui le (II) parce quâil sâest arrĂȘtĂ© avant. â  Ils ont marchĂ© le mĂȘme temps, la mĂȘme chose longtemps ? â Non (II) plus longtemps, parce quâil a lambinĂ©. »
Voici maintenant des exemples du type II, câest-Ă -dire des sujets qui parviennent Ă la simultanĂ©itĂ©, nient lâĂ©galitĂ© des durĂ©es synchrones et admettent que la durĂ©e est soit directement, soit inversement proportionnelle Ă lâespace parcouru :
Ios (5 ; 6) : « Ils sont partis en mĂȘme temps ? â Oui. â  Et ils se sont arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? â Oui. â  Au mĂȘme moment ? â Oui. â  Pourquoi ? â Quand celui-lĂ (I) sâest arrĂȘtĂ©, lâautre sâest arrĂȘtĂ© aussi. â  Ils ont marchĂ© le mĂȘme temps ? â Non. â  Ils ont mis aussi longtemps ? â Non. â  Un a mis plus de temps que lâautre ? â Oui. â  Lequel ? â (I), parce quâil est allĂ© plus loin. » La durĂ©e est donc proportionnelle Ă la vitesse, bien que lâenfant reconnaisse les simultanĂ©itĂ©s !
Tea (5 ; 5) : « Ils sont partis ensemble ? â Oui. â  Et arrivĂ©s ensemble ? â Oui. â  Au mĂȘme moment ? â Oui, tout Ă fait au mĂȘme moment. â  Ils ont marchĂ© la mĂȘme chose de temps ? â Non. â  Pourquoi ? â Parce quâun est allĂ© plus loin que lâautre. â  Lequel a mis plus de temps ? â Câest (II), parce quâil est allĂ© plus lentement. » Tea admet donc les simultanĂ©itĂ©s, nie lâĂ©galitĂ© des temps synchrones mais attribue Ă la durĂ©e une proportion inverse Ă la vitesse ou Ă lâespace parcouru.
Et voici enfin un cas du type III, qui Ă©galise les durĂ©es synchrones mais nie la simultanĂ©itĂ© des points dâarrivĂ©e :
Al (6 ans) : « Ils sont partis en mĂȘme temps ? â Oui. â  Et arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? â Non. â  Au mĂȘme moment ? â Non. â  Un avant lâautre ? â Oui, le (II). â Ils ont marchĂ© la mĂȘme chose de temps ? â Oui. â  Pourquoi ? â Un petit moment tous les deux. â  Alors ils sont arrivĂ©s en mĂȘme temps ? â Non. â  Mais ils sont partis en mĂȘme temps ? â Oui. â  Et ils ont marchĂ© aussi longtemps ? â Oui. â  Et ils ne sont pas arrivĂ©s en mĂȘme temps ? â Non, un avant lâautre. »
Comme on le voit, il est trĂšs difficile de considĂ©rer ces sujets comme appartenant Ă des niveaux diffĂ©rents. On pourrait ĂȘtre tentĂ©, il est vrai, de juger infĂ©rieurs ceux du type I qui nient Ă la fois la simultanĂ©itĂ© des points dâarrivĂ©e et lâĂ©galitĂ© des durĂ©es en jeu, tandis que les sujets des types II et III acceptent lâune ou lâautre. Seulement, comme ils ont compris â en progrĂšs sur le stade I â le rapport inverse du temps et de la vitesse tandis que certains sujets du type II nâen sont pas encore lĂ , on ne saurait Ă©tablir de progression sĂ»re. Quant aux types II et III ils chevauchent Ă©galement lâun sur lâautre. Bref, si lâon voulait sĂ©rier ces types en sous-stades successifs, on ne saurait quel critĂšre adopter. Bien plus, et lĂ est sans doute lâargument principal, ces diverses rĂ©ponses sont essentiellement instables : lorsque lâon revoit le mĂȘme sujet Ă quelques jours, et souvent mĂȘme quelques heures, de distance, ses rĂ©ponses peuvent ĂȘtre autres, ce qui suffit Ă montrer que nous sommes toujours en un stade prĂ©opĂ©ratoire, avec toutes les fluctuations propres Ă la pensĂ©e fondĂ©e sur lâintuition perceptive et Ă©gocentrique.
Mais si une telle situation complique la classification, elle nâen est que plus instructive du point de vue de lâanalyse explicative. Ă cet Ă©gard, ces trois types du sous-stade II A confirment de la maniĂšre la plus claire ce que nous avons entrevu, au cours du chapitre III, des « dĂ©centrations » rĂ©gulatrices qui rendent compte de lâarticulation progressive des intuitions initiales et les orientent ainsi dans la direction des opĂ©rations, sans cependant quâelles les rejoignent en leur stabilitĂ© ni en leur coordination. En effet, le type I sâexplique, dans le cas prĂ©sent comme dans ceux du chapitre III, par une reconstitution reprĂ©sentative, fondĂ©e sur la rĂ©trospection en tant quâelle permet de distinguer la durĂ©e vĂ©cue au moment des actions de la durĂ©e Ă©valuĂ©e dâaprĂšs les rĂ©sultats de celles-ci. Quant au type II, il Ă©quivaut Ă celui des sujets, citĂ©s au chapitre III, qui parviennent Ă juger correctement lâordre de succession avant dâarriver Ă Ă©valuer les durĂ©es. Nous avons tentĂ© dâexpliquer la chose en invoquant une anticipation reprĂ©sentative qui permettrait au sujet de prolonger le plus lent des deux mouvements jusquâau moment oĂč le mobile moins rapide rejoindrait le plus rapide, ce qui conduit Ă la rĂ©ponse « arrivĂ© aprĂšs » (dans le temps) substituĂ©e à « arrĂȘtĂ© avant » (dans lâespace). Mais dans le cas des arrĂȘts simultanĂ©s Ă distance ce processus ne saurait jouer. Par contre, on peut admettre (et nous retrouverons cette hypothĂšse au § 4) que, aprĂšs avoir niĂ© la simultanĂ©itĂ© en se plaçant intuitivement au point de vue de lâun des deux mobiles animĂ©s de vitesses diffĂ©rentes, lâenfant du type II dĂ©centre cette intuition en reliant les deux mobiles par un nouveau rapport ou un nouveau mouvement : il suffit, en effet, que les deux mobiles se fassent des signaux au moment de leurs arrĂȘts respectifs (par un son, un signal visuel ou mĂȘme un regard), ou quâun observateur les relie par ses propres signaux ou son propre regard, pour que les positions dâarrĂȘts deviennent indĂ©pendantes des mouvements antĂ©rieurs et puissent ĂȘtre insĂ©rĂ©es en un nouveau rapport perceptif ou intuitif. La question est alors de comprendre pourquoi ce procĂ©dĂ© si simple nâassure pas la simultanĂ©itĂ© dĂšs le dĂ©but, mais le § 4 cherchera Ă rĂ©pondre sur ce point. Le fait Ă©tant quâun tel rapport intuitif nâest pas primitif, on comprend alors quâil intervienne seulement par dĂ©centration, et par une dĂ©centration qui conduit Ă faire abstraction des vitesses antĂ©rieures.
Quant au type III, comment expliquer, selon un mĂȘme schĂ©ma, que lâĂ©galitĂ© des durĂ©es puisse ĂȘtre reconnue avant les simultanĂ©itĂ©s ? Si elle se fondait sur la simultanĂ©itĂ© en un processus opĂ©ratoire, il suffirait de dire que le rapport reliant les positions simultanĂ©es est simplement gĂ©nĂ©ralisĂ© Ă toute la longueur du parcours, dâoĂč lâidĂ©e de synchronisme et lâĂ©galisation des durĂ©es synchrones. Mais il nâen est prĂ©cisĂ©ment pas ainsi. Il faut alors admettre que, aprĂšs avoir niĂ© les simultanĂ©itĂ©s Ă cause de la diffĂ©rence des vitesses, le sujet dĂ©centre sa reprĂ©sentation au moment oĂč on lui pose la question des durĂ©es, et ne pense plus alors quâau « petit moment » vĂ©cu ensemble par les deux mobiles : il y aurait donc, si lâon veut, correspondance dâensemble opposĂ©e Ă la correspondance spĂ©cialisĂ©e des moments dâarrivĂ©e, laquelle explique la simultanĂ©itĂ©, et correspondance, intuitionnĂ©e globalement au lieu dâĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ©e dĂ©ductivement. Le processus serait donc nĂ©anmoins comparable.
Dans ces trois cas, nous pouvons donc dire quâau seul rapport intuitif initial (stade I) sâajoutent, par reconstitutions ou anticipations reprĂ©sentatives, de nouveaux rapports dĂ©centrant le premier et le diffĂ©renciant ainsi dans diverses directions possibles. Mais, comme ces diverses articulations ne sont pas coordonnĂ©es entre elles et quâelles demeurent instables autant que fragmentaires, nous pouvons bien comparer ce processus Ă celui de la rĂ©gulation perceptive plus quâĂ celui des opĂ©rations. Le § 4 fournira une contre-Ă©preuve de cette interprĂ©tation.
Au cours du sous-stade II B, par contre, ces diverses articulations de lâintuition, obtenues par simple dĂ©centration rĂ©gulatrice, commencent Ă se coordonner entre elles, par le seul fait que les anticipations et reconstitutions reprĂ©sentatives qui constituent ces rĂ©gulations atteignent une rĂ©versibilitĂ© et par consĂ©quent une gĂ©nĂ©ralitĂ© suffisantes pour engendrer des opĂ©rations susceptibles dâapplication dĂ©ductive. Les sujets suivants, en effet, aprĂšs avoir oscillĂ© entre les mĂȘmes difficultĂ©s que les prĂ©cĂ©dents, parviennent peu Ă peu Ă une coordination exacte et font ainsi transition avec le stade opĂ©ratoire III :
Net (6 œ) commence par nier la simultanĂ©ité : I et II ne se sont « pas arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ; (II) dâabord » et I « a mis plus longtemps parce quâil a Ă©tĂ© plus loin ». Mais, aprĂšs les expĂ©riences sur la succession, dans lesquelles Net, dĂ©butant par des rĂ©ponses analogues, a fini par rĂ©pondre juste (sous-stade II B), nous reposons les mĂȘmes questions : Net affirme alors que I et II se sont « arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps. â  Et ont-ils mis le mĂȘme temps ou pas ? â Oui, la mĂȘme chose de temps, puisquâils se sont arrĂȘtĂ©s au mĂȘme moment ».
Dal (7 ans) : « Ils se sont arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? â Non. â  Quand (I) sâest arrĂȘtĂ© (II) marchait encore ? â Non. â  Et (rĂ©ciproquement) ? â Non. â  Ils se sont arrĂȘtĂ©s au mĂȘme moment ? â Oui. â  Pourquoi ? â Parce quâils Ă©taient arrĂȘtĂ©s tous les deux. â  Ils ont marchĂ© la mĂȘme chose de temps ? â Oui. â  Pourquoi ? â Parce quâils ont marchĂ© les deux ensemble et se sont arrĂȘtĂ©s au mĂȘme moment. â  Regarde (on recommence). Combien a marchĂ© (I) ? â Deux minutes. â  Et (II) ? â Deux minutes aussi. â  Ils se sont arrĂȘtĂ©s au mĂȘme moment ? â Oui. â  Pourquoi ? â Parce que quand (II) sâest arrĂȘtĂ© (I) ne marchait plus. »
Ces cas sont dâun grand intĂ©rĂȘt pour Ă©lucider le passage de la rĂ©gulation intuitive Ă lâopĂ©ration dĂ©ductive. Notons dâabord que ces sujets partent, comme au sous-stade II A de la confusion du temporel et du spatial, pour la corriger ensuite sous lâinfluence dâun fait nouveau. Chez Net la chose se passe lors des questions sur la succession, et chez Dal la correction a lieu dĂšs quâil constate explicitement que quand I sâarrĂȘte II sâarrĂȘte aussi et rĂ©ciproquement. Le dĂ©but de ces rĂ©actions se rĂ©duit donc Ă ce que nous avons vu Ă propos du sous-stade II A : dĂ©centration de lâintuition initiale par intervention de rapports anticipĂ©s ou reconstituĂ©s. Mais trois progrĂšs se marquent aussitĂŽt, qui sont dâailleurs Ă©troitement solidaires :
1° Lorsque le sujet dĂ©couvre un nouveau rapport, il ne se borne plus Ă en tenir compte dans la situation privilĂ©giĂ©e oĂč il lâaperçoit, mais le retrouve en toutes les situations comparables. Câest de cette maniĂšre que Dal procĂšde de la simultanĂ©itĂ© des points dâarrivĂ©e Ă la dĂ©couverte du synchronisme en gĂ©nĂ©ral et Ă lâĂ©galisation des durĂ©es synchrones. Au lieu de se limiter, comme au stade II A, Ă relier les positions dâarrivĂ©e des mobiles par un nouveau rapport indĂ©pendant de leurs mouvements antĂ©rieurs, Dal comprend dâemblĂ©e que ce rapport sâapplique alors Ă chacune des positions ou Ă chacun des moments successifs de ces mouvements : dâoĂč la conclusion que les durĂ©es sont les mĂȘmes « parce quâils ont marchĂ© les deux ensemble et se sont arrĂȘtĂ©s au mĂȘme moment ». Ă lire cette justification si simple de lâĂ©galitĂ© des temps synchrones on ne peut sâempĂȘcher de trouver extraordinaire que lâenfant doive attendre le niveau II B pour y parvenir, et encore en fin dâinterrogatoire, aprĂšs tĂątonnements et hĂ©sitations. La chose devient naturelle, au contraire, si lâon admet que, pour imaginer deux mobiles « marchant ensemble » malgrĂ© leurs diffĂ©rences de vitesses, il faut dâabord dĂ©centrer la reprĂ©sentation de ces vitesses, puis se reprĂ©senter, grĂące aux rapports ainsi diffĂ©renciĂ©s, quâils « se sont arrĂȘtĂ©s au mĂȘme moment » et finalement se reprĂ©senter lâensemble des deux mouvements sous lâangle de ce nouveau rapport de simultanĂ©itĂ©. Il y a donc dâabord diffĂ©renciation des rapports grĂące Ă une dĂ©centration reprĂ©sentative, et ensuite gĂ©nĂ©ralisation du rapport nouveau grĂące au fait que la dĂ©centration est devenue durable, câest-Ă -dire que la rĂ©gulation devient opĂ©ration.
2° Par le fait mĂȘme de ce caractĂšre durable ou gĂ©nĂ©ralisable de la dĂ©centration rĂ©gulatrice, la diffĂ©renciation du temporel et du spatial, dĂ©couverte sur un point particulier, sâappliquera ultĂ©rieurement Ă dâautres points, par une sorte dâaction dans le temps des reprĂ©sentations les unes sur les autres (comparable au dĂ©but Ă lâaction dans le temps des perceptions les unes sur les autres). Câest ainsi que Net, aprĂšs avoir niĂ© simultanĂ©itĂ© et synchronisme, arrive Ă rĂ©soudre correctement les questions de succession : revenu ensuite aux premiĂšres questions, il les rĂ©sout dâemblĂ©e correctement comme si la rĂ©gulation effectuĂ©e dans le domaine de la succession sâĂ©tendait alors dâelle-mĂȘme Ă celui de la simultanĂ©itĂ©.
3° Enfin, et, de façon gĂ©nĂ©rale, dĂšs que ces dĂ©centrations, dues, on sâen souvient, aux anticipations et aux reconstitutions dâordre reprĂ©sentatif, atteignent ainsi la rĂ©versibilitĂ© complĂšte, par le fait quâelles intĂ©ressent dorĂ©navant lâensemble dâun mouvement (cf. 1°) et sâappliquent, par transposition ou transfert, dâun mouvement Ă un autre (cf. 2°), alors la coordination des diffĂ©rents rapports devient possible. Il suffit, pour cela, que chaque rapport soit maintenu invariant grĂące Ă la dĂ©centration gĂ©nĂ©ralisĂ©e : leur composition rĂ©versible constitue dĂšs lors le groupement lui-mĂȘme des opĂ©rations temporelles.
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, on peut donc dire que, partant dâune intuition Ă©gocentrique qui (sous lâeffet dâune prise de conscience incomplĂšte de lâaction propre) confond lâordre temporel et lâordre spatial, le sujet commence par dĂ©centrer cette intuition par un jeu de reconstitutions et dâanticipations reprĂ©sentatives ; puis, lorsque de telles rĂ©gulations deviennent durables et par consĂ©quent atteignent la rĂ©versibilitĂ©, leur gĂ©nĂ©ralisation atteint par le fait mĂȘme le caractĂšre dĂ©ductif, les opĂ©rations ainsi engendrĂ©es se groupant alors en une coordination temporelle dâensemble.
§ 3. Le stade III : coordination immédiate de la simultanéité et du synchronisme
La seule différence entre les réactions du stade III et les réponses finales du sous-stade II B est que la coordination de la simultanéité et du synchronisme est dorénavant immédiate et ne connaßt plus la phase préliminaire de tùtonnement que les sujets précédents ont toujours présentée. Voici des exemples :
Sia (7 œ) : « Sont-ils partis en mĂȘme temps ? â Oui. â  Et arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? â Oui. â  Un a Ă©tĂ© plus loin que lâautre ? â Oui, le (I). â Et ils se sont arrĂȘtĂ©s au mĂȘme moment ? â Oui. â  Comment le sais-tu ? â Parce que quand un sâest arrĂȘtĂ©, lâautre aussi. â  Pas un aprĂšs lâautre ? â Non. â  Ils ont marchĂ© aussi longtemps lâun que lâautre ? â Oui. â  Pourquoi ? â Parce quâils se sont arrĂȘtĂ©s au mĂȘme moment. »
Tac (8 œ) : « Ils sont partis en mĂȘme temps ? â Oui. â  Et arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ? â Oui. â  Comment tu le sais ? â Jâai vu. â  Tu as vu quoi ? â Quand un sâest arrĂȘtĂ©, lâautre nâa plus marchĂ© non plus. â  Le (II) a marchĂ© combien de temps ? â Trois minutes. â  Et lâautre ? â Trois minutes aussi. â  Pourquoi la mĂȘme chose ? â Puisquâils se sont arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps. »
Cet aboutissement de lâĂ©volution de la simultanĂ©itĂ© est donc entiĂšrement parallĂšle Ă ce que nous avons observĂ© Ă propos de la succession. La chose nâa dâailleurs rien de surprenant puisque la simultanĂ©itĂ© est un cas limite des relations de succession, celui dans lequel la succession tend Ă ĂȘtre nulle. Mais, sâil en est ainsi du point de vue des opĂ©rations infralogiques ou physiques (voir chap. I, § 5, et chap. II, § 5), il est fort intĂ©ressant de constater que, psychologiquement et gĂ©nĂ©tiquement, il en est de mĂȘme. La simultanĂ©itĂ© ne rĂ©pond Ă une intuition primitive que dans le cas privilĂ©giĂ© de la coĂŻncidence spatiale. Dans les autres cas, nous avons vu quâelle se construit, et cela effectivement, Ă partir de la succession : dans le cas de deux mobiles sâarrĂȘtant Ă quelques centimĂštres de distance aprĂšs deux mouvements de vitesses diffĂ©rentes, lâenfant commence par croire Ă une succession, faute de diffĂ©rencier lâordre spatial et lâordre temporel, puis, par une dissociation progressive, il aboutit Ă la simultanĂ©itĂ© Ă titre de cas limite de cette succession initiale. Or, mĂȘme dans le cas oĂč la simultanĂ©itĂ© Ă distance est reconnue sans hĂ©siter, comme chez les sujets de ce stade III, nous constatons quâelle est encore construite, câest-Ă -dire dĂ©duite et non pas perçue, et que cette dĂ©duction reste parallĂšle Ă celle que nous avons constatĂ©e Ă propos de la succession.
De mĂȘme, en effet, que la succession, au niveau opĂ©ratoire, sâappuie sur les diffĂ©rences de durĂ©e, et vice versa, en deux groupements distincts et complĂ©mentaires, de mĂȘme nous constatons au stade III que la simultanĂ©itĂ©, Ă quelques centimĂštres de distance dĂ©jĂ , se dĂ©duit opĂ©ratoirement de lâĂ©galitĂ© des deux durĂ©es synchrones, et vice versa. Il est vrai que Tac motive son affirmation de simultanĂ©itĂ©, en disant « Jâai vu », ce qui semble ĂȘtre un recours explicite Ă lâintuition perceptive directe. Mais notons dâemblĂ©e quâil faut attendre que les sujets aient 7 Ă 8 ans en moyenne pour quâils « voient » cette simultanĂ©itĂ© que les petits ne reconnaissent prĂ©cisĂ©ment pas. Cela Ă©tant, le sujet a « vu » quoi ? Il a « vu » que « quand un (des mobiles) sâest arrĂȘtĂ©, lâautre nâa plus marchĂ© non plus ». Or, sâil ne sâagit que de cela, les petits le « voyaient » fort bien, puisque, dĂšs le stade I, ils sont unanimes Ă le reconnaĂźtre : et cependant ils nâen tiraient aucun jugement de simultanĂ©ité ! « Voir » la simultanĂ©itĂ© des arrĂȘts de I et de II, câest donc la construire : câest la dĂ©duire du fait que les deux durĂ©es caractĂ©risant leurs mouvements nâont cessĂ© dâĂȘtre synchrones, malgrĂ© la diffĂ©rence des vitesses. Cette constatation Ă©lĂ©mentaire selon laquelle quand I sâarrĂȘte II ne marche plus et vice versa nâavait pas de sens temporel au stade I. Chez les sujets du type II du sous-stade II A (voir Ios 5 ; 6) elle sert, il est vrai, dĂ©jĂ Ă motiver la simultanĂ©itĂ©, mais, faute dâĂ©galisation des durĂ©es synchrones, elle nâaboutit prĂ©cisĂ©ment quâĂ une rĂ©gulation intuitive, donc fluctuante et fragile, de la simultanĂ©itĂ©. DĂšs le moment, par contre, oĂč les durĂ©es synchrones sont conçues comme nĂ©cessairement Ă©gales, la simultanĂ©itĂ© qui en rĂ©sulte devient certaine, elle aussi, parce que dĂ©duite et non plus seulement constatĂ©e perceptivement. Inversement, lâĂ©galitĂ© des durĂ©es synchrones et le synchronisme en gĂ©nĂ©ral, niĂ©s tant que les durĂ©es Ă©taient Ă©valuĂ©es en fonction de lâespace et de la vitesse et non pas des successions et simultanĂ©itĂ©s, sont acceptĂ©s dĂšs que la simultanĂ©itĂ© sâen peut dĂ©duire au lieu dâĂȘtre simplement intuitionnĂ©e. Bref, simultanĂ©itĂ© et Ă©galitĂ© des durĂ©es synchrones sâappuient lâune sur lâautre comme la succession et la durĂ©e en gĂ©nĂ©ral, en deux groupements opĂ©ratoires complĂ©mentaires, dĂšs que les rĂ©gulations intuitives ont atteint la rĂ©versibilitĂ© rigoureuse.
Mais un autre problĂšme se pose en fin de compte. Puisque lâenfant reconnaĂźt Ă tous les Ăąges que, quand le mobile I sâarrĂȘte, le mobile II sâarrĂȘte lui aussi et rĂ©ciproquement, ne pourrait-on pas dire que la vraie simultanĂ©itĂ© tient malgrĂ© tout Ă cette constatation intuitive et presque purement perceptive, tout le reste Ă©tant alors Ă considĂ©rer comme une superstructure et, pour ainsi dire, une intellectualisation du donnĂ© temporel ? On pourrait le soutenir si les deux plans â perceptif et intellectuel â étaient vraiment discontinus, ou tout au moins indĂ©pendants. Mais, sâil advenait que le groupement opĂ©ratoire des successions et des durĂ©es fĂ»t la forme dâĂ©quilibre finale dâun processus dâorganisation dĂ©butant dĂšs la perception du temps, et cela de façon parfaitement continue en partant des rĂ©gulations perceptives pour aboutir aux opĂ©rations au travers des rĂ©gulations reprĂ©sentatives, les stades I Ă Â III que nous avons dĂ©crits en ces chapitres pourraient ĂȘtre lĂ©gitimement considĂ©rĂ©s comme essentiels Ă cette construction dâensemble. Câest ce quâil nous reste Ă examiner.
§ 4. Le rĂŽle des mouvements du sujet : les mouvements du regard dans la simultanĂ©itĂ© et la succession temporelle dâordre perceptif
Nous avons Ă©tĂ© conduits Ă admettre que le temps physique, mĂȘme sous sa forme simplement qualitative, rĂ©sultait dâun groupement des co-dĂ©placements. Lorsque le sujet est en Ă©tat de prolonger les mouvements et de les dĂ©rouler dans les deux sens, les uns par rapport aux autres, il complĂšte nĂ©cessairement la coordination spatiale par une coordination propre Ă ces co-positions et co-dĂ©placements multiples et qui nâest autre que le temps. Mais dâoĂč viennent ces opĂ©rations ? Il nâest pas question de faire sortir le temps dâautre chose que de lui-mĂȘme, ni par consĂ©quent de le rĂ©duire Ă lâespace. Mais nous avons constatĂ© que les notions temporelles initiales tĂ©moignent dâune indiffĂ©renciation radicale par rapport Ă lâespace : le temps Ă©tant donnĂ© dans la succession des positions dâun mobile, ainsi que dans les intervalles entre ces positions, les plus jeunes de nos sujets commencent, lorsquâil sâagit de coordonner entre eux deux mouvements de vitesses diffĂ©rentes, par confondre lâordre temporel avec lâordre de parcours et la durĂ©e avec le chemin parcouru reprĂ©sentĂ© par son point dâarrivĂ©e. Tout se passe alors comme sâil ne remarquait, ou ne « centrait » son attention et son intuition reprĂ©sentative, que sur ces rapports spatiaux, en considĂ©rant ainsi les deux mouvements Ă coordonner comme les Ă©tapes dâun seul mouvement et en nĂ©gligeant les rapports propres au co-dĂ©placement lui-mĂȘme. DâoĂč, entre autres, la nĂ©gation de la simultanĂ©itĂ© Ă distance. Mais, ensuite, dĂšs quâau lieu de sâen tenir Ă cette centration reprĂ©sentative sur lâespace (sur les points dâarrivĂ©e) le sujet commence Ă anticiper lâĂ©tat Ă venir des mouvements perçus ou Ă reconstituer leur Ă©tat passĂ©, il « dĂ©centre » par cela mĂȘme son intuition initiale et la corrige dans le sens du co-dĂ©placement. Ce sont ces rĂ©gulations intuitives ou reprĂ©sentatives qui constituent le point de dĂ©part des opĂ©rations et il suffit que, de momentanĂ©es et fragmentaires, elles deviennent systĂ©matiques et atteignent ainsi la rĂ©versibilitĂ© complĂšte, pour quâapparaisse la coordination proprement opĂ©ratoire.
Mais alors se pose le problĂšme quâil sâagit maintenant de discuter. Nous avons comparĂ© cette fixation de la reprĂ©sentation induite sur certains rapports Ă une « centration » perceptive, et ces corrections ultĂ©rieures Ă des « dĂ©centrations » analogues Ă celles qui constituent les rĂ©gulations de la perception. Mais ces assimilations ne seront lĂ©gitimes que si la perception mĂȘme du temps donne dĂ©jĂ lieu, sur le plan qui lui est propre, Ă des centrations relatives aux positions spatiales et Ă des dĂ©centrations provoquĂ©es par les co-positions. Or, en est-il bien ainsi ? Nâa-t-on pas, au contraire, lâimpression que la perception du temps constitue un tout achevĂ© au moment oĂč sâĂ©labore la notion mĂȘme du temps, et que ce tout achevĂ© obĂ©it Ă des lois qui nâont rien de commun avec celles de lâintelligence du temps ?
Nous allons voir que cette impression est trompeuse et que la perception du temps suppose bel et bien lâintervention de mĂ©canismes analogues Ă ceux que nous venons de dĂ©crire en ce qui concerne lâintelligence de la succession et de la simultanĂ©itĂ©. Et, pour que la dĂ©monstration soit plus nette, nous allons examiner la perception non pas de deux dĂ©placements, mais de deux allumages, successifs ou simultanĂ©s, de petites lampes immobiles situĂ©es Ă distance lâune de lâautre. Or, si Ă©loignĂ©s dâun systĂšme de co-dĂ©placements que paraissent ces Ă©vĂ©nements, il reste que pour les percevoir successifs ou simultanĂ©s il sâagit que le sujet se dĂ©place lui-mĂȘme ou dĂ©place son propre regard. Loin de consister en une lecture passive, la perception de lâordre temporel supposera donc une organisation de ces mouvements, et câest Ă ce propos que nous allons retrouver, sur le plan perceptif, des problĂšmes trĂšs analogues Ă ceux de la coordination intuitive ou opĂ©ratoire.
Nous nâentendons dâailleurs nullement rĂ©soudre ici le problĂšme de la perception du temps en gĂ©nĂ©ral (durĂ©es, etc.) ni mĂȘme celui de la perception des successions temporelles, car sa solution supposerait lâemploi et la discussion de techniques qui dĂ©passent le cadre de cet ouvrage et qui relĂšvent dâĂ©tudes que nous publions ailleurs 3. Nous nous limiterons exclusivement Ă la question â qui suffit Ă notre propos â des relations entre le temps de lâintelligence et le temps perceptif, telles quâelles apparaissent dans lâorganisation des mouvements du regard (fixations et dĂ©placements) nĂ©cessaires Ă la perception des successions et simultanĂ©itĂ©s. Il sâagit donc lĂ non pas du temps perceptif lui-mĂȘme (problĂšme que nous rĂ©servons donc entiĂšrement) mais des conduites dâobservation, pourrait-on dire, qui interviennent dans les perceptions de succession temporelle.
Nous prĂ©sentons aux sujets un appareil (dĂ» Ă lâingĂ©niositĂ© de M. Lambercier) permettant dâallumer, simultanĂ©ment ou Ă un ou deux dixiĂšmes de seconde dâintervalles, deux lampes dont on fait varier les distances. Toute la question posĂ©e Ă lâenfant consiste Ă demander si les lampes sâallument en mĂȘme temps ou non, et en ce cas laquelle la premiĂšre. Seulement on peut faire varier, non seulement les distances entre les lampes et leurs positions par rapport au sujet, mais encore et surtout les directions du regard de celui-ci : par des consignes appropriĂ©es, on fixera le regard de lâenfant sur lâune des lampes, ou en un point situĂ© Ă mi-chemin entre les deux lampes, ou encore on laissera complĂšte libertĂ© au sujet pour voir sâil saura tirer parti de ses mouvements spontanĂ©s jusquâĂ mieux rĂ©ussir que dans les deux cas prĂ©cĂ©dents.
On constate donc que la question ne prĂ©sente plus en soi aucune difficultĂ© dâordre intellectuel, puisquâil ne sâagit plus de mobiles ni de mouvements de vitesses diffĂ©rentes : savoir si deux lampes sâallument en mĂȘme temps ou successivement est une question que rĂ©soudrait un bĂ©bĂ©, sâil pouvait parler, et Ă supposer que les intervalles ne soient pas trop courts. Mais, prĂ©cisĂ©ment parce que les intervalles choisis sont trĂšs courts, les difficultĂ©s rĂ©apparaissent. En quoi consistent-elles ? Dire quâelles sont dâordre perceptif et non plus intellectuel ne consiste quâĂ les baptiser. En rĂ©alitĂ©, si les mouvements extĂ©rieurs nâinterviennent plus, puisque les lampes sont immobiles au moment de la perception, ce sont ses propres mouvements du regard que le sujet doit coordonner entre eux et distinguer des Ă©vĂ©nements objectifs. Pour bien voir, il sâagit de bien regarder, et pour bien regarder il sâagit de sĂ©rier les Ă©vĂ©nements par rapport aux mouvements et Ă©tats du sujet, câest-Ă -dire par rapport aux dĂ©placements et fixations du regard. Or, il se pourrait fort bien que ce problĂšme de la coordination des changements extĂ©rieurs par rapport aux mouvements propres soit analogue Ă certains Ă©gards au problĂšme intellectuel des co-dĂ©placements, et câest justement ce que nous allons constater. Lorsque les deux lampes sâallument simultanĂ©ment il y a nĂ©anmoins dĂ©placement du regard de lâune Ă lâautre et ce dĂ©placement pourrait donner une impression de succession. Percevoir la simultanĂ©itĂ© supposera donc rĂ©duire au minimum la durĂ©e de ce dĂ©placement : mais, pour tendre Ă ce rĂ©sultat, il faut savoir se mĂ©fier des illusions dues Ă la fixation du regard sur lâun des Ă©lĂ©ments et savoir les corriger par une dĂ©centration immĂ©diate. La rĂ©gulation constituĂ©e par cette dĂ©centration est-elle comparable aux diffĂ©renciations successives de lâintuition de la succession, dans le cas des mobiles Ă©tudiĂ©s en ces chapitres III et IV ? Telle est prĂ©cisĂ©ment la question que nous posions au dĂ©but de ce paragraphe et dont on voit quâelle nâa rien dâartificiel.
Ă cet Ă©gard, lâexpĂ©rience la plus intĂ©ressante nous a paru celle que voici. Les deux lampes sont disposĂ©es sur une longue table perpendiculairement au sujet et Ă 1 m de distance lâune de lâautre. Ă mi-chemin entre les lampes se trouve une petite boĂźte. Le sujet est lui-mĂȘme Ă 50 cm en face de cette boĂźte, embrassant ainsi, Ă Ă©gales distances de lui, les deux lampes dans un mĂȘme champ visuel. En une premiĂšre sĂ©rie de 10 expĂ©riences, le regard est libre : on allume au hasard la lampe de gauche avant celle de droite, on lâinverse, ou les deux simultanĂ©ment, en Ă©vitant toute rĂ©gularitĂ©. En une seconde sĂ©rie de 10 épreuves, on demande au sujet de fixer la boĂźte et on recommence Ă allumer au hasard des trois possibilitĂ©s. Dans la troisiĂšme sĂ©rie, on fait fixer la lampe de gauche et on allume au hasard comme prĂ©cĂ©demment. Dans une quatriĂšme sĂ©rie, enfin, on fait fixer la lampe de droite.
Une autre expĂ©rience a Ă©galement bien rendu : on place les deux lampes Ă 2 m lâune de lâautre sur la mĂȘme table allongĂ©e, mais lâenfant est assis Ă une extrĂ©mitĂ© de celle-ci, Ă 30 cm de lâune des lampes, voyant donc lâautre en profondeur. On prend alors trois sĂ©ries de 10 rĂ©sultats : regard libre, regard fixĂ© sur la lampe proche et regard fixĂ© sur la lampe en profondeur (la fixation Ă mi-chemin nâa plus de sens en profondeur).
Nous avons fait Ă©galement quelques sondages en plaçant une lampe en hauteur, mais sans pousser lâemploi de cette troisiĂšme technique, qui nous eĂ»t entraĂźnĂ©s trop loin.
Or, les rĂ©actions observĂ©es sur une dizaine dâenfants par Ăąge (avec environ 70 évaluations par sujet) ont permis de dresser le tableau suivant, indiquant le pourcentage moyen des erreurs :
Â
Disposition dans le plan fronto-parallĂšle
| Ăges | 5 | 6 | 7 | 10-11Â ans |
|---|---|---|---|---|
| % | % | % | % | |
| Regard libre | 41 | 28 | 29 | 6 |
| Regard fixé au milieu | 33 | 13 | 12 | 11 |
| Regard sur un élément | 42 | 31 | 24 | 13 |
Â
Disposition en profondeur
| Ăges | 5 | 6 | 7 | 10-11Â ans |
|---|---|---|---|---|
| % | % | % | % | |
| Regard libre | 40 | 23 | 9 | 3 |
| Regard fixé sur un élément | 48 | 28 | 20 | 12 |
Â
On constate deux rĂ©sultats intĂ©ressants. Le premier est que lâĂ©valuation perceptive des simultanĂ©itĂ©s et successions se dĂ©veloppe notablement en fonction de lâĂąge. Ă tout Ăąge lâestimation des simultanĂ©itĂ©s est dâailleurs lĂ©gĂšrement plus facile que celle des successions, mais, quelle que soit la technique de prĂ©sentation, on observe un progrĂšs remarquable entre 5 et 10-11 ans. Un second rĂ©sultat donne au premier son vĂ©ritable sens : ce nâest que chez les grands que le regard libre Ă©value les successions ou simultanĂ©itĂ©s plus facilement que le regard fixĂ© par consigne sur lâun des Ă©lĂ©ments et mĂȘme, chose curieuse, sur le point mĂ©dian entre les deux lampes. Ă 5, 6 et 7 ans encore, en effet, les jugements obtenus avec regard libre prĂ©sentent pratiquement le mĂȘme nombre dâerreurs, dans le plan, que les jugements obtenus lorsque le regard est fixĂ© sur lâune des lampes ; et, aux mĂȘmes Ăąges, les rĂ©sultats sont sensiblement meilleurs lorsque le regard est fixĂ© Ă mi-chemin des deux lampes (en profondeur, le regard libre donne un rĂ©sultat un peu meilleur, parce que la fixation sur un Ă©lĂ©ment sâaccompagne dâun effet dâaccommodation visuelle qui gĂȘne la comparaison). Ă 10-11 ans, au contraire, le regard libre Ă©value deux ou trois fois mieux que le regard fixĂ© par consigne, soit Ă mi-chemin, soit a fortiori sur lâun des Ă©lĂ©ments.
La signification de ces rĂ©sultats est bien claire. Les petits ne comparent pas les deux allumages avec la mobilitĂ© voulue : leur regard libre ne se dĂ©place pas assez, ou pas assez vite, dâune lampe Ă lâautre, mais se fixe sur lâune dâelles, comme prĂ©cisĂ©ment lors de la troisiĂšme technique, au lieu dâaller et venir ou de se fixer au milieu (câest pourquoi nous avons toujours commencĂ© par la technique du regard libre, pour quâil nây ait pas persĂ©vĂ©ration de lâune des deux autres). Les grands, au contraire, sâarrangent Ă corriger ces erreurs de fixation, soit par un jeu de navette rapide, soit en centrant leur regard sur un point intermĂ©diaire dâoĂč ils puissent surveiller les deux allumages Ă la fois.
Or, il nâest pas besoin dâune analyse approfondie de ces mĂ©canismes perceptifs pour pouvoir en dĂ©gager une interprĂ©tation fort simple. La statistique des types dâerreurs â si alĂ©atoires que resteraient les chiffres avancĂ©s, si lâon voulait sâattacher Ă leur valeur absolue â suffit Ă souligner leur signification relative. 1° Pour ce qui est des lampes allumĂ©es simultanĂ©ment, le regard du sujet Ă©tant libre, on trouve, sur 100 erreurs, 80 fautes provenant du fait que lâenfant attribue la prioritĂ© Ă la lampe quâil fixait ; dans 18 % des cas, les sujets lâattribuent Ă la lampe vers laquelle leur regard se dirigeait et dans 2 % seulement des erreurs ils croient Ă lâantĂ©rioritĂ© de lâallumage opposĂ© Ă la direction du regard. Lâillusion due Ă la centration du regard libre sur lâun des Ă©lĂ©ments est donc Ă©vidente. 2° Quant Ă la succession, si lâon allume dâabord la lampe qui est spontanĂ©ment fixĂ©e par lâenfant, on trouve presque 50 % dâerreurs entre 5 et 7 ans. Sur 100 de ces erreurs, 8 environ sont dues au fait que lâenfant attribue lâantĂ©rioritĂ© Ă la lampe opposĂ©e et 92 environ supposent la simultanĂ©ité : câest que, passant de la lampe fixĂ©e (et allumĂ©e) Ă la lampe non encore fixĂ©e au moment oĂč elle sâallume, lâenfant la voit allumĂ©e Ă son tour lorsquâil dĂ©place sur elle son regard, et croit alors Ă la simultanĂ©itĂ©. 3° Par contre, si lâon allume dâabord la lampe situĂ©e du cĂŽtĂ© opposĂ© au regard, on ne trouve que 5 % dâerreurs, parce que le sujet, attirĂ© par cet allumage, dĂ©tache son regard de la lampe quâil fixait. Sur ces erreurs, un cinquiĂšme attribuent la prioritĂ© au cĂŽtĂ© du regard (faute dâavoir vu Ă temps lâautre lampe sâallumer) et quatre cinquiĂšmes concluent Ă la simultanĂ©itĂ© (en revenant de la lampe dâabord allumĂ©e Ă celle antĂ©rieurement fixĂ©e). 4° En profondeur, les erreurs sont plus frĂ©quentes du cĂŽtĂ© opposĂ© au regard, mais reviennent davantage Ă attribuer lâantĂ©rioritĂ© au cĂŽtĂ© du regard. 5° Lorsque (en place ou en profondeur) le regard est fixĂ© par consigne sur lâune des deux lampes, les phĂ©nomĂšnes sont les mĂȘmes : a) il y a environ trois fois plus dâerreurs quand on allume dâabord du cĂŽtĂ© du regard, et, sur ces erreurs, les cinq sixiĂšmes reviennent Ă croire Ă la simultanĂ©itĂ© pour la raison vue Ă lâinstant ; b) quand lâallumage est simultanĂ© (le regard Ă©tant toujours fixĂ© par consigne), il provoque environ dix fois plus dâerreurs par croyance Ă lâantĂ©rioritĂ© du cĂŽtĂ© du regard que par la croyance inverse. 6° Enfin, quand le regard est fixĂ© par consigne au point mĂ©dian entre les deux lampes, il y a naturellement moins dâerreurs, mais elles restent significatives : a) en cas dâallumage simultanĂ© lâerreur consiste Ă attribuer lâantĂ©rioritĂ© au cĂŽtĂ© vers lequel le regard, qui se tient mal en place, est momentanĂ©ment dirigé : b) en cas dâallumage successif, les deux tiers des erreurs consistent Ă croire Ă la simultanĂ©itĂ© (mĂȘme mĂ©canisme) et un tiers Ă renverser lâordre.
Au total, on voit que lâessentiel des erreurs provient du fait de la centration : que les allumages soient simultanĂ©s ou successifs, lâenfant attribue en principe lâantĂ©rioritĂ© Ă celui de la lampe quâil fixait du regard ou quâil sâapprĂȘtait Ă fixer. Dâautre part, lorsquâils dĂ©placent leur regard sur lâautre lampe, les petits ne tiennent pas compte du temps de dĂ©placement, et croient alors Ă la simultanĂ©itĂ© quand lâautre lampe sâest allumĂ©e pendant le mouvement du regard. Or, il tombe sous le sens que de tels faits sont parents de ceux que nous avons dĂ©crits en ce qui concerne les difficultĂ©s dâordre intellectuel de la simultanĂ©itĂ© et de la succession en gĂ©nĂ©ral. Il vaut donc la peine de reprendre briĂšvement en son ensemble, Ă titre de conclusion des chapitres III et IV, le problĂšme de la genĂšse des notions de succession et de simultanĂ©itĂ©, Ă partir de la centration perceptive et jusquâĂ lâopĂ©ration, en passant par les rĂ©gulations perceptives et reprĂ©sentatives.
§ 5. Conclusion des chapitres III et IV : la genÚse de la succession et de la simultanéité
Quâil sâagisse de percevoir les rapports temporels de deux Ă©vĂ©nements, mĂȘme si leurs siĂšges sont immobiles, ou de concevoir de tels rapports dans toute leur gĂ©nĂ©ralitĂ©, le temps est toujours le systĂšme des co-dĂ©placements. Mais dans le premier cas les dĂ©placements en jeu sont ceux du corps propre, fĂ»t-ce de la tĂȘte et du regard. Lorsque les Ă©vĂ©nements se succĂšdent rapidement, comme dans lâexemple des allumages Ă©tudiĂ©s au § 4, le mĂ©canisme de lâorganisation du temps perceptif est alors mis Ă nu. Repartons donc de cet ordre temporel de la perception, qui est gĂ©nĂ©tiquement le cas le plus simple de la prise de conscience du temps physique (nous mettons Ă part le cas de lâhabitude qui intĂ©resse davantage le temps psychologique Ă©tudiĂ© au chap. X).
Le rĂ©sultat acquis au § 4 est donc que la perception des successions et simultanĂ©itĂ©s donne lieu Ă des erreurs systĂ©matiques, dâautant plus frĂ©quentes que lâenfant est plus jeune, et dues au fait quâil ne parvient pas Ă coordonner ses propres mouvements du regard avec les Ă©vĂ©nements extĂ©rieurs : dâune part, lâordre de ses centrations donne lieu Ă des illusions dâantĂ©rioritĂ© et, dâautre part, la durĂ©e des dĂ©placements de son regard Ă©tant nĂ©gligĂ©e, lâordre rĂ©el des Ă©vĂ©nements peut en ĂȘtre inversĂ©, ou aboli (illusion de simultanĂ©itĂ©). Bref, de mĂȘme quâavant 7-8 ans les rapports de succession temporels ne sont pas dissociĂ©s de la succession spatiale propre Ă lâordre de parcours des mouvements, de mĂȘme lâordre temporel perceptif nâest pas dĂ©tachĂ© de lâordre des centrations ou des mouvements du regard ; faute de comprendre le lien purement chronologique quâon lui demande dâĂ©tablir entre lâallumage des deux lampes, lâenfant nâarrive pas Ă les regarder alternativement assez vite, et se borne Ă fixer lâune des deux et Ă attendre. Lorsque celle-ci sâallume il dirige alors seulement son regard sur lâautre et commet alors ses erreurs par confusion de lâordre extĂ©rieur et de celui de ses propres mouvements.
Comment de telles erreurs sont-elles corrigĂ©es et quel est le mĂ©canisme adaptatif de la perception de lâordre temporel ? Telle est la question dont la solution Ă©claire tout le processus de genĂšse des notions de succession.
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, lorsquâune illusion perceptive est due Ă lâaction dâune centration privilĂ©giĂ©e (et toutes les illusions de la perception que nous avons Ă©tudiĂ©es jusquâici, dâordre spatial aussi bien que temporel, relĂšvent de ce mĂȘme facteur 4), la correction sâeffectue grĂące Ă la dĂ©centration. Soit par exemple deux Ă©lĂ©ments A et B (deux lignes, etc.) : si la centration sur A aboutit Ă la surestimer et Ă dĂ©valuer B, la centration sur B aboutira Ă lâeffet inverse et le passage dâune centration Ă lâautre, ou dĂ©centration, rĂ©duira ces deux effets lâun par lâautre. La dĂ©centration constitue donc, par dĂ©finition, une rĂ©gulations câest-Ă -dire quâelle tend soit Ă diminuer une erreur au profit de lâerreur inverse, soit Ă les faire tendre Ă un Ă©tat dâĂ©quilibre qui consistera en un compromis entre les deux, ou, Ă la limite, en leur annulation.
Dans le cas particulier, il est clair quâil en est ainsi : la centration sur lâune des deux lampes conduit Ă des illusions, la centration sur lâautre conduit Ă lâerreur rĂ©ciproque, mais le passage dâune centration Ă lâautre (ou dĂ©centration) aboutit, dans la mesure oĂč il est frĂ©quent en un temps donnĂ©, donc rapide, Ă la diminution de ces erreurs.
Mais il y a plus. Pourquoi les illusions diminuent-elles avec lâĂąge ? Ici encore les faits observĂ©s rentrent dans le schĂ©ma gĂ©nĂ©ral que nous avons pu construire en fonction des illusions dâordre spatial ou gĂ©omĂ©trique. Ă cĂŽtĂ© des centrations et dĂ©centrations rĂ©elles, il faut distinguer les centrations et dĂ©centrations virtuelles, dues Ă lâaction dans le temps des perceptions les unes sur les autres (Ă lâexpĂ©rience acquise, mais organisĂ©e grĂące Ă des lois dâĂ©quilibre analogue Ă celles qui relĂšvent du « principe des vitesses virtuelles »). Or, ces dĂ©centrations virtuelles augmentent naturellement dâimportance avec lâĂąge et permettent au sujet de corriger dâemblĂ©e les effets de la centration, avant mĂȘme que la dĂ©centration rĂ©elle soit effectivement rĂ©alisĂ©e. Câest pourquoi, lorsque le regard est fixĂ©, par consigne, sur lâune des deux lampes, les grands de 10-11 ans ne font plus que 13 % dâerreurs (au lieu de 6 % avec regard libre) tandis que les petits de 5 ans en prĂ©sentent 42 % (cf. 41 % avec regard libre).
Or, en quoi consistent les dĂ©centrations virtuelles ? Ă anticiper ou Ă reconstituer des centrations qui pourraient ĂȘtre rĂ©elles ou qui lâont Ă©tĂ©, de maniĂšre Ă les mettre en rapport avec la centration actuelle. Nous rejoignons ici un point de vue voisin de ceux de v. WeizsĂ€cker et dâA. Auersperg, selon lequel toute perception suppose un mĂ©canisme dâanticipations et de reconstitutions continues, et câest effectivement au moyen dâun tel mĂ©canisme seulement que lâon parvient Ă expliquer, dans le cas particulier, pourquoi le sujet peut percevoir une simultanĂ©itĂ© quand son regard se dĂ©place dâun point Ă un autre : le dĂ©placement du regard prenant un temps donnĂ©, il sâagit, pour voir B simultanĂ© Ă A, dâanticiper B en partant de A et de reconstituer A en arrivant Ă B.
Bref, centrations illusoires et dĂ©centrations rĂ©gulatrices, tels sont les deux pĂŽles du processus de la perception des successions et simultanĂ©itĂ©s. Or, avant dâaborder le temps intuitif, relevons encore un fait fondamental, qui assure la transition du perceptif au reprĂ©sentatif : le temps de lâintelligence sensori-motrice, que lâon observe entre 3-4 et 12-18 mois, dĂ©bute prĂ©cisĂ©ment comme le temps perceptif, et mĂȘme lorsque les Ă©vĂ©nements se succĂšdent sans rapiditĂ© notable. Voici, par exemple, un bĂ©bĂ©, qui sourit Ă sa mĂšre Ă cĂŽtĂ© de son berceau, puis la suit des yeux jusquâĂ ce quâelle sorte de la chambre, et enfin la recherche, sitĂŽt la porte fermĂ©e, dans sa position primitive Ă cĂŽtĂ© du berceau. Quâest-ce Ă dire sinon que la succession des Ă©vĂ©nements est conçue en fonction de celle des actions ? Faute de savoir construire la trajectoire objective du mobile, le sujet sâattend Ă ce quâen se replaçant dans la situation privilĂ©giĂ©e dans laquelle lâaction a eu lieu lâĂ©vĂ©nement initial se reproduise lui-mĂȘme. De mĂȘme, ayant trouvĂ© un objet sous un coussin Ă sa gauche, lâenfant de 8-9 mois le recherchera au mĂȘme endroit, aprĂšs lâavoir vu placer sous un autre coussin Ă sa droite, comme si lâobjet allait rĂ©apparaĂźtre lĂ oĂč lâaction a rĂ©ussi une premiĂšre fois. Les trajectoires et lâespace en gĂ©nĂ©ral Ă©tant ainsi centrĂ©s sur lâaction propre, les successions temporelles ne peuvent-elles aussi que se ramener Ă des « sĂ©ries subjectives » ou « égocentriques », câest-Ă -dire que lâordre temporel est aboli ou renversĂ© en fonction de situations privilĂ©giĂ©es sans que le temps puisse constituer un milieu homogĂšne commun Ă tous les objets ni caractĂ©riser un univers indĂ©pendant du moi 5. On voit lâanalogie avec les rapports perceptifs analysĂ©s au § 4 sauf que lâordre de succession Ă©tait faussĂ© en ce cas par la centration du regard seul, tandis que dans le cas des dĂ©buts de lâintelligence sensori-motrice il est faussĂ© par une centration qui nâest plus seulement perceptive mais qui est constituĂ©e par le point dâapplication de lâaction momentanĂ©e envisagĂ©e dans son ensemble (perceptions, mouvements et affectivitĂ©).
Comment donc lâintelligence sensori-motrice dĂ©gagera-t-elle un temps pratique, câest-Ă -dire un ordre correct de succession des Ă©vĂ©nements sur lesquels porte lâaction, de ces sĂ©ries Ă©gocentriques initiales ? Par un processus de dĂ©centration, comparable Ă la dĂ©centration perceptive, et qui a pour effet de dĂ©tacher les objets de lâaction propre en leur confĂ©rant des mouvements autonomes : câest la coordination des actions successives qui, en engendrant un jeu dâanticipations et de reconstitutions pratiques (= liĂ©es Ă lâaction entiĂšre et non plus seulement aux mouvements du regard), permettra de grouper les mouvements extĂ©rieurs en un groupe pratique des dĂ©placements ; et câest cette organisation des mouvements successifs dâun mobile, ou du corps propre par rapport aux objets, qui, en constituant lâespace extĂ©rieur, fondera du mĂȘme coup le temps physique dâordre pratique, donc lâordre des successions nĂ©cessaires Ă lâaction.
AprĂšs la perception, aprĂšs lâintelligence sensori-motrice, vient un troisiĂšme niveau : celui de lâintelligence intuitive, qui est cette espĂšce dâintelligence naissant avec le langage et superposant ainsi la pensĂ©e Ă lâaction. Mais la pensĂ©e nâest pas dâemblĂ©e logique, et tout ce volume en fournit une nouvelle dĂ©monstration. Quoique dĂ©passant lâaction par le moyen des reprĂ©sentations, elle commence par ne pouvoir que la prolonger, sous la forme dâ« expĂ©riences mentales », et câest pourquoi nous appelons intuitive cette structure initiale de la pensĂ©e. Or, on comprend maintenant, par tout ce qui la prĂ©cĂšde sur les plans perceptif et sensori-moteur, le pourquoi des centrations et des dĂ©centrations intuitives que nous avons rencontrĂ©es jusquâici en ce qui concerne les successions temporelles. LâĂ©gocentrisme, qui conditionne dĂ©jĂ la perception et la construction sensori-motrice du rĂ©el, ne se limite pas, en effet, Ă ces premiers niveaux, mais il rĂ©apparaĂźt sur ce troisiĂšme plan en une nouvelle variĂ©tĂ©. Les rapports construits intuitivement par le moyen des expĂ©riences mentales vont, en effet, ĂȘtre conditionnĂ©s non plus seulement par lâaction propre (car, sur le plan pratique, celle-ci est dĂ©jĂ en voie de dĂ©centration et dâobjectivation) mais par la prise de conscience de lâaction propre, et câest ce nouveau mĂ©canisme qui va dĂ©terminer lâĂ©gocentrisme de la pensĂ©e intuitive, et particuliĂšrement les centrations inhĂ©rentes aux premiĂšres notions temporelles.
Par les progrĂšs de lâintelligence sensori-motrice, lâenfant est donc devenu capable dâordonner des successions temporelles pratiques en fonction des mouvements organisĂ©s dans lâespace. Mais, sur le plan de la pensĂ©e intuitive, comment va-t-il prendre conscience de ces mouvements ? LâexpĂ©rience permet dâĂ©tablir 6 que le mouvement est dâabord conçu en fonction de la position finale du mobile, autrement dit en fonction du but Ă atteindre. Nous avons vu antĂ©rieurement 7 combien tout mouvement est primitivement douĂ© dâintentionnalitĂ© et de finalité : il tend, Ă la maniĂšre aristotĂ©licienne, vers un lieu dĂ©terminĂ© et un Ă©tat final dâachĂšvement et de repos. Du point de vue mĂ©trique, les petits Ă©valueront ainsi les chemins parcourus par lâordre de succession spatiale des points dâarrivĂ©e et non pas par la distance entre les points de dĂ©part et dâarrivĂ©e. Du point de vue qualitatif, ils admettront quâil y a plus de chemin parcouru Ă lâaller quâau retour, Ă la montĂ©e quâĂ la descente, etc. Bref, le mouvement est conçu Ă©gocentriquement en fonction de lâaction propre et intentionnelle, ce qui revient Ă dire quâil est caractĂ©risĂ© par une centration privilĂ©giĂ©e sur le point dâarrivĂ©e.
Câest ce mode initial de centration reprĂ©sentative qui explique les premiĂšres intuitions temporelles de la succession et de la simultanĂ©itĂ©. MĂȘme si « perceptivement » un problĂšme comme celui des courses de nos deux bonshommes (chap. III et IV) ne prĂ©sente plus de difficultĂ©, mĂȘme si « pratiquement » le sujet domine un tel problĂšme, il reste que, du point de vue de la pensĂ©e initiale, ou de lâintuition reprĂ©sentative, lâ« avant » et lâ« aprĂšs » temporels sont primitivement conçus en fonction de lâordre spatial de parcours, et nous comprenons maintenant pourquoi : lâhorloge Ă©tant constituĂ©e par le mouvement lui-mĂȘme, et celui-ci sâĂ©valuant en fonction du point dâarrivĂ©e, la succession temporelle sera elle-mĂȘme « centrĂ©e » sur la succession spatiale dĂ©finie par le terme de la course. La simultanĂ©itĂ© nâaura pas non plus de signification, et pour la mĂȘme raison. Bref, de mĂȘme que lâordre de succession Ă©tait faussĂ© par les centrations perceptives, puis sensori-motrices, de mĂȘme il est maintenant altĂ©rĂ© par les centrations intuitives initiales, qui sâexpliquent grĂące Ă la cinĂ©matique primitive de lâenfant.
On comprend enfin en quoi consistent les dĂ©centrations intuitives. Au lieu de tout juger en fonction du seul point spatial dâarrivĂ©e, lâintuition en viendra Ă considĂ©rer les autres positions, par un mĂ©canisme dâanticipations et de reconstitutions reprĂ©sentatives, prolongeant les anticipations et reconstitutions perceptives, puis sensori-motrices ou pratiques. Et elle le fera dĂšs que les erreurs seront trop considĂ©rables, car alors un jeu de bascule, caractĂ©ristique des rĂ©gulations, aboutira tĂŽt ou tard Ă renverser les rapports initiaux pour tenir compte de lâensemble de la situation. Il nâest donc point nĂ©cessaire de prĂ©supposer les opĂ©rations pour rendre compte de ces premiers progrĂšs : il suffit dâadmettre que lâexagĂ©ration dâune erreur provoque son renversement (rĂ©gulation), que ce renversement consiste Ă envisager de nouveaux Ă©lĂ©ments eu Ă©gard Ă ceux qui Ă©taient primitivement centrĂ©s (dĂ©centration), et que cette extension mĂȘme du domaine considĂ©rĂ© se traduit sous la forme dâanticipations et de reconstitutions toujours plus poussĂ©es (articulation de lâintuition).
Ce processus de dĂ©centration rĂ©gulatrice une fois amorcĂ©, il tend alors nĂ©cessairement vers une forme dâĂ©quilibre finale. Tant que, dans le jeu des mouvements Ă comparer entre eux, telle position ou tel dĂ©placement nâest point encore intĂ©grĂ© dans le mĂ©canisme des anticipations et reconstitutions reprĂ©sentatives, lâĂ©quilibre nâest naturellement pas atteint. Lorsque tous ces Ă©lĂ©ments en prĂ©sence sont par contre intĂ©grĂ©s, la dĂ©centration rĂ©gulatrice est complĂšte, alors que les anticipations et reconstitutions deviennent possibles dans toute leur gĂ©nĂ©ralitĂ©, et atteignent par consĂ©quent une rĂ©versibilitĂ© entiĂšre : les opĂ©rations sont ainsi constituĂ©es et leur groupement, qui rĂ©sulte de cette composition rĂ©versible elle-mĂȘme, assure dĂšs lors au systĂšme des co-dĂ©placements une coordination Ă la fois temporelle et spatiale.