Psychologie et épistémologie de la notion du temps (1965) a

La mĂ©canique classique, en dĂ©finissant la vitesse comme un rapport entre l’espace parcouru et la durĂ©e employĂ©e considĂ©rait ces deux termes comme correspondant Ă  des intuitions simples et mĂȘme comme des absolus, tandis que l’idĂ©e de vitesse Ă©tait censĂ©e s’appuyer sur eux. Dans les conceptions relativistes, c’est au contraire l’intervalle spatial et la durĂ©e qui deviennent relatifs Ă  la vitesse. On connaĂźt bien d’autre part, le cercle selon lequel on dĂ©finit les vitesses au moyen des durĂ©es tout en ne pouvant mesurer celles-ci qu’au moyen de vitesses. Pour ces deux raisons Einstein en 1928 a bien voulu nous conseiller d’étudier la formation des perceptions et notions du temps et de la vitesse pour dĂ©gager leurs relations de filiation psychologique.

L’hypothĂšse a Ă©tĂ© constamment dans ces recherches (qui ont durĂ© jusqu’à prĂ©sent tant les problĂšmes sont complexes et multiples) que le temps est une coordination des vitesses dans le mĂȘme sens que l’espace est psychologiquement une coordination des dĂ©placements (= des mouvements abstraction faite des vitesses). Cela implique un certain parallĂ©lisme entre le temps et l’espace, mais Ă  deux rĂ©serves prĂšs : 1° l’espace peut ĂȘtre abstrait de son contenu (d’oĂč la possibilitĂ© d’une gĂ©omĂ©trie « pure »), tandis que le temps est toujours solidaire de son contenu vĂ©cu (psychologique) ou physique (vitesse, etc.); 2° psychologiquement l’estimation d’un espace concret se rĂ©fĂšre Ă  un champ sensoriel actuel ou simultanĂ© (positions), tandis que l’évaluation d’une durĂ©e AB est toujours une reconstitution, parce que quand l’évĂ©nement est prĂ©sent (en B): la durĂ©e de A Ă  B s’est dĂ©jĂ  Ă©vanouie dans le passĂ©, si court que soit l’intervalle AB et si perceptive que soit l’estimation.

Notons encore que le temps comporte, comme l’espace d’ailleurs, deux sortes d’intuitions ou d’opĂ©rations : a) l’ordre de succession des Ă©vĂ©nements, qui ne fait pas problĂšme pour une seule sĂ©rie, mais qui soulĂšve dĂ©jĂ  de nombreuses questions sitĂŽt qu’il faut comparer entre eux les Ă©vĂ©nements de deux ou plusieurs sĂ©ries distinctes (problĂšmes des simultanĂ©itĂ©s ou successions); b) l’intervalle entre les Ă©vĂ©nements ou durĂ©e, dont l’estimation suppose soit un systĂšme d’emboĂźtements (durĂ©e AB plus courte que AC si ABC appartient Ă  une seule sĂ©rie) soit une mĂ©trique.

I

Pour comprendre la psychologie et l’épistĂ©mologie du temps il faut donc partir de celles de la vitesse. Sur ce point nos rĂ©sultats semblent dĂ©cisifs : il existe une intuition primitive de la vitesse indĂ©pendante de toute durĂ©e et ne supposant que l’ordre temporel et spatial. Telle est l’intuition du dĂ©passement : de deux mobiles A et B, A est plus rapide que B si, en un temps antĂ©rieur T₁, il Ă©tait derriĂšre B dans l’espace et si, en un temps ultĂ©rieur T₂, il est devant lui.

Cette notion ordinale de la vitesse est la seule dont se serve l’enfant jusque vers 9-10 ans, avec prĂ©cision en certains cas, avec erreurs en d’autres (centration sur les points d’arrivĂ©e avec oubli des points de dĂ©part, dans les cas de simple rattrapement ou faute d’anticipation quant Ă  la suite des mouvements, etc.). Mais elle suppose deux mobiles et n’est pas applicable en cas de mobile unique ni en cas de mouvements successifs.

Sur le terrain de la perception (adulte comme enfantine) on retrouve le mĂȘme mĂ©canisme ordinal, avec en plus une dimension « hyperordinale » (au sens de Suppes), c’est-Ă -dire une estimation (en plus ou en moins) des intervalles dĂ©croissants ou croissants entre les mobiles, mais sans estimation des durĂ©es ni des espaces parcourus depuis l’origine. Il faut Ă  cet Ă©gard distinguer trois situations :

1° Deux mobiles visibles. On retrouve le rĂŽle du dĂ©passement, avec un effet subjectif d’accĂ©lĂ©ration apparente au moment du dĂ©passement lui-mĂȘme.

2° Un seul mobile et mouvements libres du regard. En ce cas le second mobile est le regard lui-mĂȘme : par exemple au moment de l’apparition du mobile dans le champ, il prĂ©sente une accĂ©lĂ©ration apparente parce que le regard, d’abord fixĂ© au point d’apparition, est en retard sur ce mobile avant de le rejoindre.

3° Un seul mobile et fixation obligĂ©e du regard. En ce cas il y a encore perception de la vitesse et celle-ci paraĂźt supĂ©rieure en fovĂ©a par rapport Ă  la pĂ©riphĂ©rie de la rĂ©tine, parce que dans la fovĂ©a les cellules sont plus denses, etc. Il faut donc distinguer, dans le « train » des excitations (cellules simultanĂ©ment excitĂ©es) le passage du dĂ©but de l’excitation (l’avant du train) et le passage de la fin de l’excitation (et la persistance rĂ©tinienne est justement plus forte dans la fovĂ©a) et c’est Ă  nouveau la comparaison de ces deux termes mobiles qui donne l’impression de vitesse (vitesse plus grande en fovĂ©a puisque le train s’allonge !).

Ces rĂ©sultats ont Ă©tĂ© utilisĂ©s par des physiciens. Dans leur ouvrage Vitesse et univers relativiste, AbelĂ© et Malvaux, cherchant Ă  Ă©viter le cercle vicieux de la vitesse et du temps, ont recouru Ă  nos travaux de psychogenĂšse : partant alors de la notion ordinale de vitesse-dĂ©passement, mais la complĂ©tant par l’emploi d’un compteur assurant les conservations, d’une loi logarithmique et d’un groupe abĂ©lien, ils obtiennent un thĂ©orĂšme d’addition des vitesses et retrouvent de lĂ  les principes de la relativitĂ©.

II

Si la vitesse nous est apparue comme initialement indĂ©pendante des durĂ©es, toute notion ou perception du temps, ordinale comme mĂ©trique ou relative Ă  la durĂ©e, et physique comme psychologique, s’est par contre montrĂ©e solidaire des vitesses, soit directement, soit indirectement (puissance, etc.). En un mot, le temps ne semble pas correspondre Ă  une intuition simple mais Ă  une mise en relation entre 1° son contenu, c’est-Ă -dire ce qui se fait (espace parcouru, travail accompli, etc.) et 2° la vitesse du dĂ©roulement, sous la forme soit de vitesse-mouvement, soit de vitesse-frĂ©quence (par exemple le temps d’un rythme comme pour le temps biologique), soit mĂȘme de puissance (force × vitesse), etc.

À commencer par l’estimation d’un temps physique et par son aspect simplement ordinal, on constate ce qui suit :

1° Chez l’enfant la simultanĂ©itĂ© des points de dĂ©part ou celle des points d’arrivĂ©e ne fait pas problĂšme pour deux mouvements parallĂšles de mĂȘme vitesse. Mais, si l’un des deux dĂ©passe l’autre, l’enfant jusque vers 6 ans refuse d’admettre que les deux s’arrĂȘtent « en mĂȘme temps » parce qu’il n’y a pas encore de temps commun Ă  deux mouvements hĂ©tĂ©rogĂšnes.

2° Dans la perception (adulte comme enfantine) de deux mouvements simultanĂ©s, le mobile le plus rapide paraĂźt disparaĂźtre avant l’autre faute de coordination suffisante Ă  vitesses inĂ©gales.

Pour les durĂ©es, l’enfant de 6 Ă  8 ans qui admet la simultanĂ©itĂ© des points de dĂ©part et celle des points d’arrivĂ©e de deux mobiles de vitesses inĂ©gales dira que le plus rapide prend « plus de temps » parce qu’il va plus loin, etc. (ce qui est en fait une nĂ©gligence de la vitesse au profit de l’espace parcouru). De mĂȘme le jeune enfant dit frĂ©quemment qu’en courant il met « plus de temps » qu’en marchant, parce qu’il va « plus vite », etc.

Au point de vue de la perception (adulte comme enfantine), le phĂ©nomĂšne semble clair : 1° À juger les durĂ©es de deux mouvements de mĂȘmes durĂ©es mais de vitesses diffĂ©rentes et prĂ©sentĂ©s en ordre successif (avec naturellement les permutations voulues pour contrĂŽle) on retrouve la relation « plus vite = plus de temps ». 2° Par contre Ă  estimer les durĂ©es de deux mouvements synchrones (sur un film) en centrant du regard soit le plus rapide soit le plus lent, on trouve la relation « plus vite = moins de temps » parce que, les mouvements Ă©tant visibles Ă  la fois, il est impossible de nĂ©gliger la vitesse au profit de l’espace parcouru, etc. (comme en 1).

Dans la perception des temps trĂšs courts, soit 0,5 Ă  1 s (on sait que le point neutre est situĂ© vers 0,7 Ă  0,8 s), compris entre deux signaux lumineux sans dĂ©placements, mon collaborateur G. Voyat a trouvĂ© rĂ©cemment que dans la majoritĂ© des cas les sujets sous-estiment la seconde des deux durĂ©es prĂ©sentĂ©es, ce qui est contraire aux lois perceptives connues d’effets de succession ; reprenant les mĂȘmes sujets 8 mois aprĂšs et leur demandant de dĂ©crire simplement ce qu’ils voyaient, il a trouvé : 1° qu’ils parlaient tous en termes de vitesses (« plus vite » ou « moins vite » mais en se rĂ©fĂ©rant donc Ă  la seule frĂ©quence, et 2° qu’en ce cas la seconde vitesse Ă©tait surestimĂ©e, ce qui nous ramĂšne Ă  la loi connue d’effet de succession mais prouve du mĂȘme coup que, mĂȘme pour ces durĂ©es vides et courtes, la vitesse domine le temps.

III

Dans le domaine du temps vĂ©cu ou temps de l’action propre, la situation est la mĂȘme : le temps apparaĂźt comme un rapport entre ce que l’on fait et la vitesse Ă  laquelle cela est fait. Un travail ennuyeux paraĂźt long parce qu’on le juge au travail lui-mĂȘme. Si le mĂȘme travail intĂ©resse, le temps paraĂźt court parce que l’intĂ©rĂȘt est un rĂ©gulateur d’accĂ©lĂ©ration de l’action qui libĂšre les forces disponibles (et qui augmente donc la « puissance » au sens de fv, mais sans mesure physiologique actuellement connue de nous). Dans les deux cas, on a donc le mĂȘme rapport, mais avec centration de l’attention sur le numĂ©rateur ou sur le dĂ©nominateur.

Mais une thĂšse connue s’oppose ici Ă  la nĂŽtre : celle de notre ami P. Fraisse de la Sorbonne, selon laquelle le temps vĂ©cu est Ă©valuĂ© au nombre d’évĂ©nements distincts remarquĂ©s par le sujet. Si Fraisse songeait Ă  un nombre relatif (par rapport aux unitĂ©s objectives de durĂ©e) nous serions d’accord, car il s’agirait alors d’une vitesse-frĂ©quence ou d’un rythme. Mais telle n’est pas sa pensĂ©e. Il a, par exemple, organisĂ© l’expĂ©rience consistant Ă  prĂ©senter 16 ou 32 images Ă  des adultes en une mĂȘme durĂ©e pour juger du temps subjectivement Ă©valuĂ©. Nous avons repris l’expĂ©rience sur des enfants avec M. Meylan-Backs (nous avons convenu avec Fraisse d’échanger nos expĂ©riences jusqu’à accord possible) et trouvĂ© ce qui suit : 1° jusqu’à 8 ans en moyenne l’enfant juge d’aprĂšs le nombre de figures (frĂ©quence sans la vitesse) ; 2° de 8 Ă  11 ans il renverse son estimation parce que, pour plus de figures, cela « va plus vite » ; 3° vers 11-12 ans on trouve quelques cas de compensation (« mĂȘme temps »). Ces rĂ©sultats nous paraissent donc conformes Ă  notre hypothĂšse.

IV

Concluons en rappelant qu’aux temps intuitifs ou perceptifs examinĂ©s jusqu’ici se superposent des 8 Ă  11 ans des opĂ©rations temporelles au sens d’actions intĂ©riorisĂ©es, rĂ©versibles et coordonnables en structures logico-mathĂ©matiques :

  • 1° La sĂ©riation des Ă©vĂ©nements A → B → C → 
 qui fournit leur ordre de succession (avec succession nulle ou simultanĂ©itĂ©) ;
  • 2° L’emboĂźtement des intervalles : AB < AC < AD < 
 ou BC < BD
 dans la sĂ©rie ABCD

  • 3° La mĂ©trique par synthĂšse de la partition 2° et du dĂ©placement ordonnĂ© 1°, mĂ©trique spontanĂ©e (par exemple les temps courts et longs de la mĂ©trique musicale) ou Ă©laborĂ©e (chronomĂ©trie).

Mais la mĂ©trique n’est elle-mĂȘme possible qu’en considĂ©rant des vitesses et leur conservation (mouvement du sable dans le sablier ou de l’aiguille d’une montre). C’est pourquoi l’usage d’un sablier ou d’un chronographe ne sert Ă  rien dans les expĂ©riences sur les jeunes enfants, parce qu’ils croient que leurs mouvements changent de vitesse selon qu’un trajet dont la durĂ©e est Ă  mesurer est lui-mĂȘme lent ou rapide ! Dans tous les champs d’expĂ©rience psychologique utilisĂ©s jusqu’ici le temps apparaĂźt donc bien comme une coordination des vitesses, ce qui tend Ă  montrer le caractĂšre complexe et non pas Ă©lĂ©mentaire de cette « intuition de la durĂ©e » dont on fait trop souvent l’hypothĂšse et ce qui confirme d’autre part la parentĂ© biologique des durĂ©es et des rythmes.