Comparaisons et opĂ©rations temporelles en relation avec la vitesse et la frĂ©quence. L’ÉpistĂ©mologie du temps (1966) a

Les buts de cet article sont, d’une part, de rĂ©examiner Ă  la lumiĂšre des travaux rĂ©cents du Centre la thĂšse de l’un de nous sur le temps considĂ©rĂ© comme une coordination des vitesses et, d’autre part, de vĂ©rifier cette thĂšse dans le cas des vitesses-frĂ©quences auquel M. Meylan a consacrĂ© une Ă©tude expĂ©rimentale dont la partie II de cet article fournira les rĂ©sultats.

Les comparaisons temporelles les plus intuitives (et tout jugement temporel est une comparaison, car une impression dite « absolue » telle que « cette attente est longue » est naturellement relative Ă  d’autres impressions vĂ©cues antĂ©rieurement) soulĂšvent un problĂšme psychologique et Ă©pistĂ©mologique dont l’énoncĂ© seul montre dĂ©jĂ  leur parentĂ© gĂ©nĂ©tique et leur continuitĂ© complĂšte avec les opĂ©rations temporelles qui en dĂ©rivent Ă  un certain niveau en les Ă©quilibrant. Rappelons d’ailleurs que, mĂȘme aux niveaux opĂ©ratoires, le temps continue de provoquer des estimations prĂ©opĂ©ratoires (perceptive ou reprĂ©sentative) dans toutes les situations oĂč les donnĂ©es sont insuffisantes pour donner prise Ă  des opĂ©rations, et cela jusque chez l’adulte.

Ce problĂšme est celui de l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© interne des comparaisons temporelles, en opposition avec les comparaisons spatiales, etc., sitĂŽt que l’on dĂ©passe les situations de pur emboĂźtement (durĂ©e AB comparĂ©e Ă  AC qui l’inclut ou Ă  A’B’ synchrone).

L’ordre des Ă©vĂ©nements ne pose pas de problĂšme opĂ©ratoire, encore qu’il ne soit coordonnĂ© que tardivement avec les durĂ©es qu’il dĂ©termine (cette coordination constitue l’un des critĂšres de l’accession au niveau opĂ©ratoire) et que la distinction entre la succession et la simultanĂ©itĂ© se complique dĂšs qu’il intervient des observateurs en des situations de vitesses diffĂ©rentes (relativitĂ©). Aux niveaux de la perception et de la reprĂ©sentation prĂ©opĂ©ratoire la simultanĂ©itĂ© fait Ă©galement problĂšme en relation avec les distances et les vitesses.

Pour ce qui est des durĂ©es, par contre, ou intervalles temporels entre les Ă©vĂ©nements ordonnĂ©s, les opĂ©rations ordinales ne permettent de les dĂ©terminer que dans le cas oĂč il y a emboĂźtements : une durĂ©e AB plus courte que la durĂ©e AC qui l’inclut selon l’ordre ABC, ou Ă©gale Ă  la durĂ©e A’ B’ qui lui est synchrone (simultanĂ©itĂ© de A et A’ et de B et B’). En ce dernier cas, AB et A’ B’ sont une seule et mĂȘme durĂ©e, mĂȘme si AB est extĂ©rieure au sujet et si A’ B’ est la durĂ©e interne d’observation. Or, cette identitĂ© est remarquable et tient au caractĂšre linĂ©aire ou unidimensionnel du temps. Lorsque le sujet Ă©value une longueur spatiale, telle que la hauteur d’une maison, les donnĂ©es internes qu’il emploie, et qui sont en partie spatiales (mais pas nĂ©cessairement de façon exclusive, car le temps et la vitesse des rĂ©actions nerveuses peuvent jouer un rĂŽle), ne sont pas Ă©quivalentes mais seulement correspondantes Ă  la hauteur Ă©valuĂ©e (image rĂ©tinienne, etc., avec corrections en fonction de la distance de l’objet, etc.). Par contre quand le sujet Ă©value une durĂ©e AB c’est objectivement la mĂȘme durĂ©e (A’ B’ = AB) qui dĂ©termine ses processus internes au cours de l’observation (sauf s’il intervient plusieurs observateurs animĂ©s de vitesses diffĂ©rentes : relativitĂ©). Cette identitĂ© paraĂźt simplifier les choses, mais au contraire elle les complique Ă©trangement, car, sauf quand la durĂ©e AB est vide (aucun mouvement ni Ă©vĂ©nement entre A et B), les indices autres que l’ordre servant Ă  Ă©valuer la durĂ©e externe AB et la durĂ©e interne A’ B’ peuvent subjectivement ne pas coĂŻncider.

De plus, malgrĂ© ou plutĂŽt Ă  cause mĂȘme de cette unicitĂ© objective du temps, qui est linĂ©aire, irrĂ©versible et d’écoulement uniforme Ă  notre Ă©chelle d’observation, toute comparaison autre qu’en « plus », « moins » ou « égale », entre durĂ©es emboĂźtĂ©es suppose nĂ©cessairement un recours Ă  des moyens termes non temporels. Pour comparer deux longueurs on se sert d’un mĂštre ou d’un moyen terme qui est encore une longueur. Pour comparer deux vitesses on se sert il est vrai d’une mĂ©trique spatio-temporelle, mais on peut aussi ne comparer que des dĂ©passements (ordinaux, mais en obtenant avec AbelĂ© et Malvaux une loi d’addition des vitesses Ă  condition de complĂ©ter ces dĂ©passements par une loi logarithmique et un groupe abĂ©lien). Pour comparer deux durĂ©es quelconques, mĂȘme Ă  notre Ă©chelle bornĂ©e, il faut par contre recourir Ă  des mouvements, des frĂ©quences, des actions, etc., qui comportent une dimension temporelle mais qui dĂ©bordent le temps puisqu’on peut les rĂ©pĂ©ter et qui englobent sans doute tous une composante de vitesse, comme nous allons chercher Ă  le montrer.

La difficultĂ© centrale des comparaisons et des estimations temporelles est, en effet, que, contrairement aux processus que l’on peut reproduire Ă  volontĂ©, les durĂ©es Ă  estimer cessent d’exister au fur et Ă  mesure qu’elles s’écoulent, de telle sorte qu’on est obligĂ© de les reconstituer au lieu de pouvoir les percevoir en un tout simultanĂ©, ou revenir en arriĂšre et rĂ©ajuster son attention comme dans les comparaisons perceptives spatiales ou mĂȘme cinĂ©matiques. La durĂ©e la plus « immĂ©diate » n’est donc jamais qu’une rĂ©sultante puisqu’elle est dĂ©jĂ  Ă©coulĂ©e au moment de son estimation. Le problĂšme est alors de comprendre comment on la reconstitue, puisqu’il y a toujours reconstruction ou réélaboration : or, ce ne peut ĂȘtre qu’en s’appuyant sur des processus dynamiques ou cinĂ©matiques puisqu’il s’agit de reproduire ou de réévoquer un Ă©coulement.

C’est donc, croyons-nous, contraints par la logique des choses plus que par une fidĂ©litĂ© entĂȘtĂ©e Ă  des thĂšses antĂ©rieures que nous aimerions justifier par les nouveaux faits rĂ©unis Ă  notre Centre l’hypothĂšse que le temps est une coordination des vitesses, comme l’espace de l’action une coordination des dĂ©placements (sans les vitesses mais y compris les positions). Chacun admet de plus en plus, en effet, que le temps est une coordination et ne correspond pas Ă  un enregistrement ou Ă  une lecture simple. Or, qui dit coordinations dit compensations : il faut donc bien qu’à cĂŽtĂ© des indices ou facteurs dont le temps est estimĂ© comme fonction directe (espace parcouru, frĂ©quence, quantitĂ© ou difficultĂ© des tĂąches, etc.), il y en ait qui correspondent Ă  une fonction inverse. Nous chercherons Ă  montrer que ces derniers comportent tous une vitesse.

I. — Les problĂšmes gĂ©nĂ©raux

L’expĂ©rience dont on trouvera les rĂ©sultats dans la partie II de cet article rĂ©pond Ă  un ensemble de questions gĂ©nĂ©rales qu’il est indispensable de poser avec quelque prĂ©cision, ce que nous allons chercher Ă  faire en cette Partie introductive.

1. Temps et espace

Toute l’histoire des discussions Ă©pistĂ©mologiques et psychologiques sur le temps est dominĂ©e par un parallĂšle, en partie justifiĂ© mais en partie trompeur, entre le temps et l’espace. ParallĂšle justifiĂ© dans la mesure oĂč la physique contemporaine, depuis les thĂ©ories d’Einstein, parvient Ă  insĂ©rer les phĂ©nomĂšnes dans un systĂšme quadri-dimensionnel introduisant une homogĂ©nĂ©itĂ© au moins relative entre le temps et les trois dimensions de l’espace. Mais parallĂšle trompeur dans la mesure oĂč la mobilitĂ© selon cette quatriĂšme dimension n’est pas Ă©gale Ă  celle qu’on trouve selon les autres, et surtout oĂč (ces deux circonstances Ă©tant d’ailleurs liĂ©es), Ă  l’espace physique on peut faire correspondre une gĂ©omĂ©trie « pure » ou logico-mathĂ©matique, tandis qu’au temps physique ne correspond aucune chronomĂ©trie « pure ». Ces deux diffĂ©rences entre l’espace et le temps montrent d’emblĂ©e ce sur quoi nous allons insister au cours de toute cette Ă©tude : que le temps n’est pas dissociable de son contenu au mĂȘme degrĂ© ni sans doute dans le mĂȘme sens que ce n’est le cas pour l’espace.

Cependant une certaine solidaritĂ© entre la forme et le contenu caractĂ©rise l’espace physique comme le temps lui-mĂȘme. Newton, dont la doctrine a, comme on sait, directement inspirĂ© les thĂšmes de l’EsthĂ©tique transcendantale par une traduction du sensorium Dei en formes a priori de la sensibilitĂ©, considĂ©rait l’espace et le temps comme des contenants, englobant tout l’univers et indĂ©pendants de leurs contenus entrant en interaction, l’espace Ă©tant modifiĂ© en sa structure par les masses qui le meublent et en provoquent les courbures, tandis que l’écoulement du temps est ralenti ou accĂ©lĂ©rĂ© en fonction des vitesses.

Mais il reste Ă  prĂ©ciser si les rapports de forme ou contenant Ă  contenu sont les mĂȘmes dans les deux cas. Au premier abord l’analogie subsiste : on pourrait dire que le temps est une coordination des vitesses dans le mĂȘme sens que l’espace mĂ©trique est une coordination des dĂ©placements, c’est-Ă -dire des positions et des mouvements, mais indĂ©pendamment de leurs vitesses. En effet, coordonner deux mouvements y compris leurs vitesses revient Ă  repĂ©rer l’ordre de succession temporelle de leurs points de dĂ©part et de leurs points d’arrivĂ©e respectifs et Ă  mettre les espaces parcourus en relation avec des durĂ©es, ce qui suppose donc l’ordre temporel (y compris la simultanĂ©itĂ©) et l’évaluation des intervalles ou durĂ©es. Nous ne confĂ©rons encore aucune signification gĂ©nĂ©tique Ă  cette dĂ©finition du temps comme coordination des vitesses et nous bornons Ă  constater que le temps ne se mesurant qu’au moyen de vitesses (mouvements astronomiques, diffusion des rayons Ă  travers les molĂ©cules, dĂ©sintĂ©gration de l’atome, etc.), il constitue physiquement et au sens propre une telle coordination cinĂ©matique.

Seulement l’analogie cesse dĂšs que l’on cherche Ă  analyser comment les donnĂ©es spatiales sont abstraites du contexte des positions et dĂ©placements et comment les donnĂ©es temporelles le sont du contexte cinĂ©matique en gĂ©nĂ©ral. Tant qu’il s’agit de l’ordre de succession, il peut y avoir constatation et abstraction par simple dissociation Ă  partir du contenu. On constatera ainsi, pour ce qui est de l’espace, qu’une position B sur un trajet linĂ©aire vient aprĂšs la position A dans l’un des sens de parcours, et l’on constatera aussi qu’elle est ultĂ©rieure dans le temps si un mobile a Ă©tĂ© perçu en A sans ĂȘtre encore en B puis est perçu en B alors qu’il n’est plus en A. Quant Ă  la simultanĂ©itĂ© entre deux Ă©vĂ©nements, elle peut se constater Ă©galement, tant que les Ă©vĂ©nements coĂŻncident dans l’espace, mais elle donne dĂ©jĂ  lieu Ă  un processus plus complexe dĂšs qu’il y a Ă©cart spatial entre eux, car il s’agit alors, faute de pouvoir la constater sans plus, de la reconstituer, ce qui fait intervenir distances et durĂ©es. En outre, comme on le sait, lorsque ces distances deviennent trop grandes, la simultanĂ©itĂ© perd toute signification. Lorsqu’il s’agit, maintenant des distances et des durĂ©es, c’est-Ă -dire non plus de l’ordre de succession, mais des intervalles spatiaux et temporels, la situation devient trĂšs diffĂ©rente en ce qui concerne l’espace et le temps.

On peut constater directement l’existence d’une distance spatiale et en Ă©valuer la valeur, perceptivement ou mĂ©triquement, en faisant abstraction du contenu de cette forme linĂ©aire : que cette distance entre deux points traverse un espace vide ou liquide, qu’elle constitue la longueur d’un solide d’une matiĂšre ou d’une autre, d’un poids, d’une couleur, etc., ou d’autres, la distance est directement apprĂ©hendĂ©e en tant que distance, c’est-Ă -dire Ă  titre de propriĂ©tĂ© isolable. En outre, et ceci est fondamental, on peut atteindre de façon immĂ©diate aussi bien une distance sĂ©parant deux points en un milieu immobile que la distance d’un trajet parcouru par un mobile.

Par contre l’expĂ©rience d’une durĂ©e est essentiellement l’apprĂ©hension d’un contenu qui « dure » et encore faut-il, pour qu’il paraisse « durer », qu’il prĂ©sente un mouvement ou un changement. À regarder, entre deux signaux temporels, un objet immobile, on n’atteint en lui aucun indice de durĂ©e, le temps Ă©coulĂ© n’étant alors perçu qu’en fonction des Ă©tats intĂ©rieurs qui comportent par contre des changements. Quant Ă  la durĂ©e d’un changement, d’un mouvement ou d’évĂ©nements se rĂ©pĂ©tant Ă  une certaine frĂ©quence (sons, Ă©clairs lumineux, etc.) on n’enregistre directement que des espaces parcourus, des vitesses, des frĂ©quences, etc., et mĂȘme si l’impression de durĂ©e qui s’y rattache peut paraĂźtre immĂ©diate, cela n’exclut nullement qu’elle ne constitue une rĂ©sultante, donc le produit d’une composition (pouvant ĂȘtre instantanĂ©e sans cesser pour autant d’ĂȘtre une composition). En aucun de ces cas, en effet, la durĂ©e n’est isolable au mĂȘme titre qu’une distance, par simple dissociation d’avec son contenu, car, une fois le contenu Ă©liminĂ©, il n’y a prĂ©cisĂ©ment plus de durĂ©e : la durĂ©e Ă©tant toujours celle d’un changement rĂ©el, et non pas d’une transformation abstraite (car si une transformation opĂ©ratoire peut « prendre du temps » c’est Ă  titre d’action psychologique et non pas d’opĂ©ration logique devenue extemporanĂ©e), elle est donc insĂ©parable du contenu de ce changement.

Avant d’en tirer la conclusion que la durĂ©e comporte de ce fait mĂȘme au moins deux composantes, il reste Ă  nous demander pourquoi l’espace est susceptible d’ĂȘtre traitĂ© en tant que forme pure, tandis que ce n’est pas le cas du temps. La raison en est qu’à toute propriĂ©tĂ© de l’espace physique, tirĂ©e des objets eux-mĂȘmes, on peut faire correspondre une propriĂ©tĂ© de l’espace logico-mathĂ©matique tirĂ©e de la coordination des actions du sujet par abstraction rĂ©flĂ©chissante et reconstruite au moyen d’opĂ©rations ainsi « abstraites ». Mais s’il faut distinguer une telle abstraction Ă  partir des coordinations d’actions de l’abstraction Ă  partir des objets, il faut aussi la distinguer avec non moins de soin de la simple expĂ©rience intĂ©rieure des actions ou « expĂ©rience introspective », qui procĂšde comme l’expĂ©rience physique par abstraction Ă  partir des objets, l’objet n’étant alors que le moi lui-mĂȘme ou l’action propre en gĂ©nĂ©ral. La diffĂ©rence entre l’expĂ©rience logico-mathĂ©matique et l’expĂ©rience introspective tient essentiellement Ă  ce que la premiĂšre porte sur les coordinations gĂ©nĂ©rales des actions (ordre et relations de partie Ă  tout) en tant que structures, tandis que la seconde porte sur les actions particuliĂšres avec leurs caractĂšres Ă©nergĂ©tiques (force et rapiditĂ©, etc.) aussi bien que structuraux. Le propre des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques est alors d’ĂȘtre susceptibles d’extemporanĂ©itĂ© en tant prĂ©cisĂ©ment qu’abstraites des coordinations les plus gĂ©nĂ©rales, ce qui permet de construire un espace gĂ©omĂ©trique en tant que forme pure, tandis que le temps reste liĂ© Ă  l’expĂ©rience introspective comme Ă  l’expĂ©rience physique. Il est vrai que le sujet parvient, Ă  un certain niveau, Ă  soumettre le temps lui-mĂȘme Ă  un systĂšme d’opĂ©rations temporelles : sĂ©riation des Ă©vĂ©nements selon un ordre de succession, emboĂźtement des intervalles ou durĂ©e et mĂ©trique temporelle, mais ce ne sont lĂ  que des opĂ©rations gĂ©nĂ©rales, et particuliĂšrement gĂ©omĂ©triques (voisinages et continuitĂ©), appliquĂ©es au temps, tandis que les caractĂšres spĂ©cifiquement temporels ne restent connus que par expĂ©rience introspective et ne donnant pas lieu Ă  cette abstraction logico-mathĂ©matique qui permettrait Ă  ces propriĂ©tĂ©s d’ĂȘtre Ă©laborĂ©es Ă  titre de forme pure, c’est-Ă -dire dissociĂ©e de son contenu.

Si le temps est ainsi indissociable des contenus rĂ©els, physiques ou psychologiques, qui « durent » et qui changent, cela revient Ă  dire qu’il n’est pas isolable Ă  titre de qualitĂ© simple et par consĂ©quent qu’il constitue une rĂ©sultante. Le problĂšme est alors d’établir s’il correspond Ă  une multiplicitĂ© de composantes ou si l’on peut rĂ©duire celle-ci Ă  deux sous une forme trĂšs gĂ©nĂ©rale. Or, s’il n’y a que dualitĂ©, la plus gĂ©nĂ©rale possible sur le terrain des actions du sujet aussi bien que des mouvements physiques (car tout changement physique est rĂ©ductible Ă  un mouvement, au niveau macrophysique, et Ă  un « changement d’état » au niveau microphysique), est celle qui distinguera, d’une part, ce qui se fait (espace parcouru, rĂ©sultat de l’action, travail accompli, etc.) et, d’autre part, la vitesse Ă  laquelle le changement se produit (vitesse des mouvements, rapiditĂ© de l’action ou des successions d’états de conscience, etc.). Mais le problĂšme des relations entre le temps et la vitesse est un problĂšme classique, dont il convient donc de rĂ©examiner les termes gĂ©nĂ©tiques.

2. Temps physique et vitesse

La position traditionnelle consiste Ă  considĂ©rer la vitesse comme un rapport (v = e : t) et le temps comme une « nature simple » au mĂȘme titre que l’espace parcouru. Nous venons de rappeler les difficultĂ©s d’un tel parallĂ©lisme entre le temps et l’espace. Quant aux relations entre le temps et la vitesse il est classique qu’elles conduisent ainsi Ă  un cercle vicieux, car si l’on dĂ©finit la vitesse par le temps on ne mesure jamais le temps qu’avec des vitesses. Il y a donc lĂ  un problĂšme.

A) Or, psychologiquement, les notions comme les perceptions de la vitesse se construisent indĂ©pendamment, non pas de l’ordre de succession temporelle, mais de la durĂ©e. Nous avons pu en fournir la preuve sur deux terrains, l’un relatif au dĂ©veloppement gĂ©nĂ©tique de la notion, l’autre relatif aux perceptions elles-mĂȘmes.

Dans le domaine des notions, l’enfant n’en vient que tard Ă  la notion mĂ©trique de la vitesse v = e : t et il dĂ©bute par une notion purement ordinale qui est celle du dĂ©passement entre mouvements synchrones sur des trajets parallĂšles, et ce n’est qu’en gĂ©nĂ©ralisant ensuite cette notion aux trajets non parallĂšles au moyen de reprĂ©sentations les rendant comparables qu’il en vient, mais aprĂšs coup, Ă  tenir compte des distances et des durĂ©es, ce qui lui permettra de comparer les vitesses de mouvements successifs ou de structurer la vitesse d’un seul mobile.

Du point de vue perceptif 1 on peut rendre compte des estimations de la vitesse, dans les trois situations possibles oĂč il y a deux mouvements simultanĂ©s, un seul mobile mais avec mouvements libres du regard ou un seul mobile avec regard immobile, en ne faisant intervenir que des considĂ©rations ordinales de dĂ©passement ou des comparaisons hyperordinales (en plus ou en moins) des intervalles dĂ©croissants ou croissants entre les mobiles. Dans le cas d’un seul mobile le terme de comparaison est fourni par le mouvement du regard (si celui-ci est ralenti par un obstacle le mouvement du mobile extĂ©rieur paraĂźt accĂ©lĂ©rĂ©, etc.) et, en cas de regard immobile, les termes de comparaison sont constituĂ©s par le dĂ©but et la fin du passage des excitations sur la rĂ©tine, le « train » des cellules excitĂ©es de façon successivement simultanĂ©e (ABC
 puis BCD
, etc.) pouvant s’allonger ou se raccourcir d’oĂč l’accĂ©lĂ©ration en fovĂ©a et le ralentissement en pĂ©riphĂ©rie. Or, mĂȘme les comparaisons hyperordinales ne font intervenir ni l’espace parcouru en son ensemble (mais seulement la longueur des intervalles) ni surtout la durĂ©e.

Quant Ă  la vitesse-frĂ©quence, par opposition Ă  la vitesse-dĂ©placement, M. Bovet a Ă©tudiĂ© cette perception d’un tempo et a dĂ©jĂ  pu montrer que son seuil de discrimination est nettement plus fin que celui des durĂ©es, ce qui semble indiquer qu’un contenu temporel bien perceptible n’est pas nĂ©cessaire pour qu’une estimation frĂ©quentielle soit prĂ©cise (recherche Ă  paraĂźtre ultĂ©rieurement).

Or le fait que la vitesse se construise ainsi indĂ©pendamment de la durĂ©e est d’un certain intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique, puisque dans l’univers relativiste le temps est relatif Ă  la vitesse et la vitesse indĂ©pendante du temps. Aussi bien, dans leur reconstruction des notions de base de la thĂ©orie de la relativitĂ©, J. AbelĂ© et Malvaux ont-ils cherchĂ©, pour Ă©viter le cercle vicieux du temps et de la vitesse, Ă  utiliser nos donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques sur la vitesse-dĂ©passement : en doublant l’ordinal par une loi logarithmique et un groupe abĂ©lien ils se sont donnĂ© un thĂ©orĂšme d’addition des vitesses et sont ainsi parvenus Ă  structurer les notions de dĂ©part sans appuyer la vitesse sur la durĂ©e (Vitesse et univers relativiste, Éditions Spes).

B) S’il en est ainsi, gĂ©nĂ©tiquement et mĂȘme formellement, la question se pose alors naturellement de chercher si la durĂ©e ne serait pas constituĂ©e par un rapport entre l’espace parcouru et la vitesse (ou en cas de vitesse-frĂ©quence entre le nombre des Ă©vĂ©nements et la vitesse de leur succession) ou de façon plus gĂ©nĂ©rale encore entre le travail accompli et la puissance 2 : soit t = e : v ou n : v ou t = ef (ou nf) : fv.

Or, si physiquement cela ne soulĂšve plus de problĂšme, dans la mesure oĂč l’on peut exprimer, comme on vient de le voir, la vitesse en termes indĂ©pendants de la durĂ©e, psychologiquement par contre il y a lĂ  un problĂšme rĂ©el, pourvu que l’on parvienne Ă  le poser en termes adĂ©quats. Rappelons d’abord que nous ne parlons, en ce § 2, que de la maniĂšre dont le sujet se comporte pour Ă©valuer la durĂ©e physique, c’est-Ă -dire la durĂ©e d’un dĂ©roulement extĂ©rieur Ă  ses actions. Nous ne discutons donc pas encore ici de la durĂ©e intĂ©rieure ou psychologique (voir § 3), Ă  propos de laquelle le mĂȘme problĂšme se retrouve, en termes d’ailleurs encore plus complexes.

Quant Ă  l’estimation de la durĂ©e physique, le problĂšme est le suivant. Étant donc entendu que l’on ne saurait apprĂ©hender la durĂ©e indĂ©pendamment de son contenu, c’est-Ă -dire des espaces parcourus ou des travaux accomplis, faut-il admettre qu’elle est tout au moins saisie grĂące Ă  tel ou tel aspect du dĂ©roulement de ce contenu (tel le nombre des changements remarquĂ©s par le sujet, selon une hypothĂšse de P. Fraisse que nous discuterons plus loin) ou bien se produit-il toujours une mise en relation avec la vitesse sous une forme ou sous une autre (vitesse-mouvement, vitesse-frĂ©quence ou puissance) ?

Notons d’abord qu’en parlant de relation sous la forme t = e / v ou t = nf / fv nous ne parlons pas nĂ©cessairement d’un rapport mĂ©trique, encore qu’elle puisse le devenir. Nous parlons essentiellement d’une relation inverse que l’on pourrait Ă©crire t = v−1 et cela parce que, effectivement, l’un des problĂšmes gĂ©nĂ©tiques centraux est de comprendre comment l’enfant en arrive Ă  cette relation inverse alors qu’en de trĂšs nombreux cas il commence par dire que quand on va plus vite on met plus de temps (parce qu’on va plus loin, etc.). Qu’on nous pardonne donc d’employer le langage commode d’un rapport pour exprimer cette mise en relation complexe.

Quant Ă  savoir si cette relation est une caractĂ©ristique nĂ©cessaire du temps ou n’est qu’un produit de raisonnements dĂ©rivĂ©s ou surajoutĂ©s, constatons d’autre part que l’introspection ne saurait en rien trancher un tel dĂ©bat et que du point de vue introspectif il n’y a mĂȘme lĂ , en apparence, qu’un pseudo-problĂšme : dire qu’un processus se dĂ©roule rapidement ou dire qu’il prend peu de temps, et qu’un autre se dĂ©roule plus lentement ou dure plus longtemps, ce sont lĂ  deux maniĂšres de parler exactement synonymes, au point que certaines expressions telles que « ce mobile est arrivĂ© plus vite » ou « vous aurez plus vite fait de  » ne se rapportent pas nĂ©cessairement Ă  la vitesse elle-mĂȘme, mais Ă  une avance dans le temps ou Ă  un temps plus court. D’autre part, constater introspectivement qu’une estimation de durĂ©e est aussi immĂ©diate ou rapide et semble aussi directe qu’un jugement de vitesse ne constitue pas le moindre argument valable contre l’hypothĂšse selon laquelle la durĂ©e constituerait une rĂ©sultante ou le produit d’une mise en relation avec les vitesses, car n’importe quel effet relatif peut donner lieu Ă  une impression d’absolu si l’on s’en tient Ă  l’expĂ©rience introspective.

Il n’est donc que deux mĂ©thodes pour dĂ©cider si psychologiquement la durĂ©e des dĂ©roulements physiques ou extĂ©rieurs est Ă©valuĂ©e en fonction de la vitesse ou non : c’est, d’une part, de retracer le dĂ©veloppement des notions de temps physique aux niveaux de leur formation et c’est d’autre part, d’analyser chez l’adulte lui-mĂȘme les erreurs perceptives d’estimation pour en dĂ©gager les facteurs.

Du point de vue gĂ©nĂ©tique, le fait remarquable en ce qui concerne les interprĂ©tations notionnelles de la durĂ©e est que la coordination avec la vitesse ne s’effectue que progressivement 3. Lorsqu’il s’agira, par exemple, de comparer deux mouvements synchrones dont l’un est plus long que l’autre, il arrive frĂ©quemment au jeune enfant de juger que celui des mobiles qui a fait un chemin plus long a mis plus longtemps, ce qui revient Ă  estimer la durĂ©e en fonction de l’espace parcouru et en nĂ©gligeant la vitesse. Comme on vient de le dire, l’enfant exprime mĂȘme souvent cette relation en disant que ce mobile a mis plus de temps parce qu’il a marchĂ© plus vite, mais comme la vitesse est estimĂ©e en termes de dĂ©passement, cela revient Ă  nouveau aux Ă©quivalences « plus vite = plus loin = plus de temps ». Le progrĂšs dans la structuration notionnelle du temps revient au contraire Ă  coordonner l’espace parcouru ou le travail accompli avec la vitesse, ce qui aboutira aux jugements corrects « plus vite = moins de temps ». Le mĂȘme processus intĂ©resse dĂ©jĂ  la simultanĂ©itĂ© elle-mĂȘme, le mobile le plus rapide n’étant pas conçu comme s’arrĂȘtant « en mĂȘme temps » que l’autre, parce qu’il le dĂ©passe dans l’espace. On retrouve en outre tous les mĂȘmes faits avec d’autres dispositifs, tels que le remplissage par des tubes en Y de verres de formes diffĂ©rentes, etc. En bref, il semble que les erreurs systĂ©matiques initiales dans la structuration notionnelle du temps proviennent de ce que, dans les rapports t = e : v ou t = ef : fv, la vitesse commence par ĂȘtre nĂ©gligĂ©e, ce qui aboutit Ă  juger de la durĂ©e par le seul rĂ©sultat des dĂ©roulements observĂ©s (espace parcouru ou travail accompli), tandis que la structuration exacte revient Ă  mettre ce rĂ©sultat en relation avec le dĂ©roulement lui-mĂȘme en sa composante essentielle de vitesse.

Quant Ă  comprendre comment s’effectue ce renversement de la relation « plus vite = plus de temps » Ă  la relation inverse, nous avons surtout invoquĂ© jadis 4 la prise de conscience de l’action propre, qui commence par ne s’attacher qu’à ses rĂ©sultats extĂ©rieurs, d’oĂč la premiĂšre attitude, pour apprĂ©hender ensuite son dĂ©roulement comme tel ce qui introduit la considĂ©ration de sa rapiditĂ© plus ou moins grande et conduit Ă  la seconde attitude. Ce facteur joue certainement un rĂŽle, mais dans l’état actuel des connaissances, on peut dire de façon plus gĂ©nĂ©rale que le passage de la notion du temps fondĂ©e sur les rĂ©sultats obtenus (espace parcouru ou travail) Ă  celle qui les met en relation avec la vitesse du dĂ©roulement n’est qu’un cas particulier de la dĂ©centration qui caractĂ©rise toute l’évolution conduisant du niveau prĂ©opĂ©ratoire au niveau opĂ©ratoire : centrĂ© d’abord sur les Ă©tats et les configurations en nĂ©gligeant les transformations comme telles, le sujet en vient ensuite Ă  subordonner les premiers Ă  ces derniĂšres, ce qui dans le domaine du temps revient Ă  mettre en relation le rĂ©sultat obtenu avec les dĂ©roulements mĂȘmes en leur vitesse.

C) Mais ce tableau gĂ©nĂ©tique, qui confirmerait bien la subordination croissante de la durĂ©e Ă  la vitesse, soulĂšve deux sortes de difficultĂ©s. En premier lieu, on peut se demander jusqu’à quel point il est gĂ©nĂ©ral et P. Fraisse en a contestĂ© la portĂ©e au vu de nouvelles expĂ©riences 5. Mais nous disposons aujourd’hui d’un certain nombre de faits nouveaux permettant de rĂ©pondre. D’une part, la seconde partie de la prĂ©sente Ă©tude portera sur des faits recueillis dans le domaine de la vitesse-frĂ©quence et retrouvera assez nettement une Ă©volution parallĂšle Ă  celle qui a Ă©tĂ© contestĂ©e, ce qui constitue un argument d’une certaine valeur en faveur de sa gĂ©nĂ©ralitĂ©. D’autre part, Mme K. Henry, qui a poursuivi Ă  Liverpool des recherches sur le dĂ©veloppement de la notion de temps a bien voulu, Ă  notre Centre de GenĂšve, rĂ©examiner les faits invoquĂ©s par P. Fraisse et contribuer ainsi Ă  Ă©clairer le dĂ©bat. Or, en reprenant quatre des questions de Fraisse, soit sous la forme sous laquelle elles ont Ă©tĂ© posĂ©es, en laissant visibles les trajets et les vitesses, soit en masquant ces deux sortes de donnĂ©es et en ne laissant perceptibles que les points de dĂ©part et d’arrivĂ©e, elle a obtenu les intĂ©ressants rĂ©sultats suivants :

1) Dans la question 6 de Fraisse-Vautrey, oĂč l’un des mobiles met plus de temps que l’autre pour parcourir un plus grand espace Ă  une plus grande vitesse, la rĂ©ponse « plus vite plus de temps » coĂŻncide avec les Ă©valuations correctes de la durĂ©e : aussi bien 95 % des sujets de 5 ans atteignent-ils ces derniĂšres si le trajet est visible, mais ces estimations exactes tombent Ă  50 % si le trajet est invisible, car l’ordre de succession des points d’arrivĂ©e (avec dĂ©parts simultanĂ©s) ne suffit pas alors Ă  l’évaluation de la durĂ©e.

2) Dans la question 8 de Fraisse, oĂč l’un des mobiles met plus de temps pour faire un trajet plus court et moins rapide, les estimations correctes de la durĂ©e passent de 30 % Ă  70 % de 5 Ă  8 ans avec trajets visibles et de 30 % Ă  100 % avec trajets invisibles. Le jugement « plus vite = plus de temps » s’observa dans les 70, 60, 50 et 30 % Ă  5, 6, 7, et 8 ans dans le premier cas et dans les 60, 60, 10 et 0 % aux mĂȘmes Ăąges avec trajets invisibles.

3) Dans la question 4 de Fraisse, oĂč les durĂ©es sont synchrones avec inĂ©galitĂ© d’espaces parcourus et de vitesses, les estimations correctes de durĂ©es sont de 10, 10, 10 et 60 % Ă  5, 6, 7 et 8 ans avec trajets visibles, et de 50, 60, 60 et 100 % avec trajets invisibles, car, en ce dernier cas, les sujets de 5-8 ans ne sont plus gĂȘnĂ©s par la vitesse et se fondent simplement sur l’ordre de succession (simultanĂ©itĂ©s respectives des dĂ©parts et des arrivĂ©es). Le jugement « plus vite plus de temps » s’observe Ă  75, 50, 50 et 20 % Ă  5, 6, 7 et 8 ans avec trajets visibles et Ă  35, 20, 10 et 0 % aux mĂȘmes Ăąges avec trajets invisibles.

4) Dans la question 10 de Fraisse oĂč durĂ©es, espaces et vitesses sont respectivement les mĂȘmes mais avec dĂ©calage spatial (ce qui complique l’estimation ordinale de la vitesse par dĂ©passement), les rĂ©ussites Ă  la durĂ©e sont de 5, 20, 50 et 70 % Ă  5, 6, 7 et 8 ans avec trajets visibles (Ă  la vitesse les rĂ©ussites sont de 5, 30, 40 et 80 %) et de 50, 70, 60 et 100 % avec trajets invisibles (jugements fondĂ©s sur les simultanĂ©itĂ©s de dĂ©parts et d’arrivĂ©es). Les jugements « plus vite = plus de temps » sont de 60, 30 et 0 % avec trajets visibles et de 40, 20, 20 et 0 % avec trajets invisibles.

Ces rĂ©sultats montrent donc clairement que l’inversion de la relation entre la durĂ©e et la vitesse augmente rĂ©guliĂšrement et lentement de 5 Ă  8 ans, ce qui atteste son rĂŽle gĂ©nĂ©tique. Ces faits confirment ainsi l’existence d’un stade initial oĂč prĂ©domine la relation « plus vite plus de temps » et d’un stade intermĂ©diaire oĂč elle s’inverse graduellement jusqu’à un troisiĂšme stade de coordination opĂ©ratoire. En d’autres termes, la vitesse, qui constitue un obstacle chez les petits, est ensuite intĂ©grĂ©e en un systĂšme de plus en plus cohĂ©rent.

Les recherches de F. Orsini et de P. GrĂ©co (voir sous IX et XIII au chap. Ier de ce volume) ont montrĂ© la mĂȘme Ă©volution en d’autres situations. Dans celles qu’a Ă©tudiĂ©es GrĂ©co, seules sont fournies les donnĂ©es d’ordre de succession, mais qu’elles suffisent ou non Ă  permettre la solution (et chez les petits elles ne suffisent jamais), les sujets invoquent espaces et vitesses et l’on retrouve les relations directes puis exclusivement inverses entre la vitesse et la durĂ©e. MĂȘmes constatations dans les rĂ©sultats de F. Orsini, mais avec retard dans le temps de l’action par rapport au temps physique.

Il n’est pas jusqu’aux nouvelles donnĂ©es de Fraisse (voir sous X au chap. Ier) sur la difficultĂ© des tĂąches qui ne l’amĂšnent Ă  conclure que « l’influence de la frĂ©quence des transports diminue avec l’ñge » (de 5 Ă  13 ans), ce qui converge avec ce que tous les faits ont montrĂ© en toutes les situations : la constitution graduelle d’un systĂšme de coordinations ou de compensations telles que la durĂ©e cesse progressivement d’ĂȘtre Ă©valuĂ©e surtout en fonction de la quantitĂ© des rĂ©sultats obtenus (espace parcouru, actions exĂ©cutĂ©es, etc.) parce que ceux-ci sont peu Ă  peu mis en relation avec la vitesse Ă  laquelle ils ont Ă©tĂ© atteints (vitesse-dĂ©placement, vitesse-frĂ©quence ou tout autre dĂ©termination englobant la rapiditĂ© de l’action). Comme l’a dit trĂšs justement Fraisse Ă  propos de la discussion des recherches de GrĂ©co (XIII), on a l’impression que quand les petits rĂ©pondent « plus quelque chose » (= plus vite, plus loin, etc.), pour justifier l’estimation « plus de temps » ce qui compte avant tout est le mot « plus ». Mais nous ajouterons que quand, dans la suite, ce « plus » est compensĂ© jusqu’à coordination plus ou moins correcte, le facteur de compensation qui introduit un « moins » implique toujours, sous une forme ou une autre, la vitesse en tant que seul facteur gĂ©nĂ©ral et commun d’inversion.

Mais la plupart des jugements temporels dont on vient de constater l’évolution dans le sens d’une subordination croissante du temps Ă  la vitesse ne sont que des jugements notionnels, c’est-Ă -dire des interprĂ©tations fournies par les sujets et non pas toujours des impressions directes ou des perceptions. On pouvait donc se demander s’il n’y aurait pas contradictions entre ces interprĂ©tations notionnelles et les perceptions elles-mĂȘmes de la simultanĂ©itĂ© et de la durĂ©e. C’est pourquoi nous avons entrepris une sĂ©rie de recherches, avec Y. Feller et M. Bovet sur ces perceptions du temps en relation avec la vitesse, et cela chez l’adulte lui-mĂȘme dans l’hypothĂšse que, s’il s’agit de phĂ©nomĂšnes Ă©lĂ©mentaires on doit les retrouver Ă  tout Ăąge 6.

En ce qui concerne la durĂ©e et la vitesse-mouvement, nous avons trouvĂ© trois sortes de rĂ©sultats : 1) En cas d’inĂ©galitĂ© de vitesses et de simultanĂ©itĂ© objective des arrĂȘts des mobiles (avec Ă©galement simultanĂ©itĂ© de dĂ©part), une majoritĂ© de sujets voient le mobile le plus rapide s’arrĂȘter (subjectivement) le premier ; 2) En cas de comparaison successive entre mouvements isolĂ©s, de vitesses inĂ©gales et de durĂ©es objectivement Ă©gales, il y a tendance nette Ă  percevoir la durĂ©e du mouvement le plus rapide comme plus longue, ce qui converge avec la relation notionnelle « plus vite = plus de temps » que l’on rencontre chez les jeunes enfants. Ce rĂ©sultat a Ă©tĂ© retrouvĂ© sur le terrain perceptif par P. Fraisse. Il nous paraĂźt s’expliquer comme chez l’enfant par un dĂ©faut de mise en relation avec la vitesse et par l’accent mis sur les rĂ©sultats : s’il n’y a qu’un mobile, l’espace parcouru est plus long et si l’on prĂ©sente un train de mobiles successifs pour neutraliser le facteur de longueur du parcours la plus grande vitesse correspond ou Ă  un plus grand nombre de mobiles perçus simultanĂ©ment ou Ă  un plus grand intervalle spatial entre eux ; 3) Au contraire, si l’on prĂ©sente deux mobiles de vitesses inĂ©gales en mouvements synchrones et que l’on fait centrer l’un ou l’autre du regard, la tendance est inversĂ©e et le mouvement le plus rapide paraĂźt correspondre Ă  une durĂ©e plus brĂšve, cette fois parce que l’attention du sujet est attirĂ©e par la vitesse en raison de la perception simultanĂ©e des deux mouvements.

Citons enfin les intĂ©ressants effets d’apprentissage obtenus par G. Voyat (Ă  paraĂźtre prochainement) sur la perception d’intervalles vides de 0,42 Ă  0,58 s (entre deux Ă©clairs lumineux). L’existence de ces effets prouve que, mĂȘme en ces rĂ©gions voisines du point neutre, la durĂ©e n’est perçue que grĂące Ă  une reconstitution, avec tout ce que cela comporte d’activitĂ© de la part du sujet. Il s’y ajoute le fait essentiel que, Ă  ces durĂ©es minimes mesurĂ©es indĂ©pendamment de toute distance spatiale, l’effet habituel de succession temporelle (surestimation du dernier intervalle perçu) est en gĂ©nĂ©ral inversé : les 53 Ă  59 % sous-estimant effectivement, le second intervalle temporel. Or, les mĂȘmes sujets examinĂ©s Ă  six mois de diffĂ©rence (et naturellement sans connaĂźtre leurs rĂ©sultats) sur la vitesse de succession des lumiĂšres (le tempo) ont fourni dans les mĂȘmes situations respectives de 52 Ă  60 % de surestimation de la vitesse pour la seconde succession (lumiĂšres 3 et 4 par opposition Ă  1 et 2) : l’effet temporel de position portait donc chez eux sur la vitesse et non pas sur la durĂ©e, ce qui montre le rĂŽle de la premiĂšre dĂšs les perceptions des plus petites durĂ©es discernables. Et si la relation est ici inverse (plus vite = moins de temps), bien que les durĂ©es en jeu soient successives et non pas synchrones, c’est que la vitesse est immĂ©diatement remarquĂ©e en fonction du rythme plus ou moins rapide (comme le notent spontanĂ©ment les sujets de contrĂŽle priĂ©s de dĂ©crire simplement ce qu’ils perçoivent).

Ces donnĂ©es de caractĂšre perceptif convergent donc entiĂšrement, avec les donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques concernant l’évolution de la notion, toutes deux paraissant indiquer que la durĂ©e physique n’est ni perçue ni conçue Ă  titre de forme simple, dont on pourrait espĂ©rer l’atteindre par dissociation d’avec son contenu, mais qu’elle consiste essentiellement en un rapport entre le travail accompli (ou l’espace parcouru) et la puissance ou la vitesse : les erreurs perceptives rĂ©sultent alors de l’accentuation de l’un ou de l’autre des termes de ce rapport, tandis que l’évolution des notions chez l’enfant tĂ©moigne d’un Ă©chec initial de cette mise en relation et de sa conquĂȘte progressive au cours des coordinations ultĂ©rieures.

3. La durĂ©e de l’action propre

Le problĂšme de la durĂ©e psychologique prĂ©sente deux difficultĂ©s majeures, d’abord parce qu’il est trĂšs difficile de savoir de quoi l’on parle sous ce vocable pourtant classique, et ensuite parce que si l’on cherche Ă  dissocier, comme nous venons de le tenter pour le temps physique : a) la durĂ©e elle-mĂȘme ; b) le contenu qui « dure » ; et c) la rapiditĂ© plus ou moins grande de son dĂ©roulement, on se heurte Ă  des obstacles bien plus considĂ©rables que pour la durĂ©e des processus extĂ©rieurs ou physiques, en partie faute d’une psychophysiologie suffisamment Ă©laborĂ©e, mais en partie aussi parce que la durĂ©e interne interfĂšre sans cesse avec le temps physique.

La premiĂšre difficultĂ© est donc de savoir de quoi l’on parle, malgrĂ© les introspections classiques de James et de Bergson sur le « courant de conscience » et sur la « durĂ©e pure ». Il existe, en effet, au moins quatre formes distinctes d’expĂ©rience de la durĂ©e intĂ©rieure :

a) La durĂ©e d’un dĂ©roulement purement interne : durĂ©e d’une rĂȘverie ou d’un jeu spontanĂ© d’associations comme dans la rĂȘverie de demi-sommeil, entre le rĂ©veil et le lever. En un tel cas on ne « fait » Ă  proprement parler rien, pas mĂȘme de diriger ses propres pensĂ©es ou images mentales ;

b) La durĂ©e de la rĂ©flexion, oĂč l’on accomplit un travail, mais oĂč celui-ci ne dĂ©pend pas de conditions purement internes, puisque la solution du problĂšme est liĂ©e Ă  des rĂ©sistances ou des facilitations objectives. La durĂ©e de l’action propre, telle que de marcher, d’écrire, ou toute action dont le dĂ©roulement, quoique liĂ© Ă  des conditions matĂ©rielles extĂ©rieures dĂ©pend surtout de soi-mĂȘme, par opposition Ă  des actions telles que de conduire une automobile ou une conversation, et oĂč les partenaires mĂ©caniques ou humains imposent en partie leurs rythmes ;

c) La durĂ©e d’un spectacle ou d’une audition, oĂč l’on assiste Ă  un dĂ©roulement extĂ©rieur, ce qui relĂšve en partie du temps physique, mais oĂč l’on participe activement au lieu de se placer au point de vue d’une pure constatation objective, comme en percevant le mouvement d’un solide ou l’écoulement d’un liquide ;

d) Les cas mixtes qui sont de formes innombrables mais qui comportent peut-ĂȘtre tous un facteur d’attente : attente, attendre un ami ou un train, mais aussi attendre la prochaine Ă©tape dans la conduite d’une auto, ou attendre un tournant intĂ©ressant dans une conversation, etc. En ces cas, l’évaluation de la durĂ©e dĂ©pendra aussi bien du dĂ©roulement extĂ©rieur (retard de l’évĂ©nement attendu, impossibilitĂ© de vaincre la rĂ©sistance externe, etc.) que du dĂ©roulement interne (inquiĂ©tude au sens de l’« agitation active » de Janet, ennui au sens du dĂ©sir de faire autre chose, etc.).

À considĂ©rer ces significations multiples (avec bien entendu, en plus, les cas intermĂ©diaires ne rentrant pas dans la catĂ©gorie e [sic], comme entre a et b ou entre b et c ou d), on voit combien il est douteux, malgrĂ© l’opinion rĂ©pandue, qu’il existe une expĂ©rience de la durĂ©e interne antĂ©rieure Ă  la dĂ©couverte de la durĂ©e physique : la durĂ©e de la rĂȘverie a) ne devient sans doute consciente que par comparaison avec les autres et le temps de l’action propre c) est dĂ©jĂ  solidaire des interactions entre le sujet et l’objet. Quant Ă  l’expĂ©rience de l’attente, sur laquelle chacun insiste, elle n’a rien de purement endogĂšne, puisqu’elle rĂ©sulte des conflits entre le rythme de l’action propre et celui des Ă©vĂ©nements extĂ©rieurs et que ceux-ci sont explicitement jugĂ©s comme lents Ă  se produire, en retard, etc., ou rĂ©sistants, etc., ce qui implique vitesses et travail.

La seconde difficultĂ©, qui est de distinguer la durĂ©e, comme telle, le travail accompli et les manifestations de vitesses est alors doublĂ©e, dans le cas de la durĂ©e psychologique, d’abord parce que ces termes sont plus malaisĂ©s Ă  caractĂ©riser sur le terrain de l’action propre que dans l’univers physique, mais ensuite, et sans doute surtout, parce qu’à toute Ă©valuation de la durĂ©e interne se mĂȘlent des estimations des durĂ©es physiques soit concomitantes soit corrĂ©latives (car la fonction propre de la vie mentale est de s’adapter au milieu extĂ©rieur et non pas de s’introspecter, ce qu’on oublie curieusement dĂšs qu’il s’agit de durĂ©e).

De tout cela, nous tirerons d’abord l’hypothĂšse, facile Ă  vĂ©rifier, qu’il n’est pas davantage possible, sur le terrain de l’action propre ou de la conscience que sur celui du temps physique, de dissocier la durĂ©e Ă  titre de composante, ou de forme dĂ©tachable de son contenu, et que, ici Ă  nouveau, elle apparaĂźt comme une rĂ©sultante. « Le temps est invention, ou il n’est rien du tout », soutient le mĂ©taphysicien de la « durĂ©e pure » ; ou encore « le temps est l’étoffe mĂȘme de la rĂ©alité ». On ne saurait mieux dire que le temps n’est que l’un des aspects de son propre contenu, les caractĂšres essentiels de ce contenu Ă©tant le fait d’accomplir un travail et de l’accomplir Ă  une vitesse ni nulle ni infinie.

Plus prĂ©cisĂ©ment, le temps psychologique est la dimension propre de la causalitĂ© des actions, par opposition aux implications de la conscience qui sont susceptibles d’ĂȘtre conçues comme extemporanĂ©es grĂące Ă  la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire dont la fonction est prĂ©cisĂ©ment de dĂ©passer le devenir ; ce Ă  quoi l’intelligence parvient en structurant entre autres le temps lui-mĂȘme par un systĂšme d’opĂ©rations d’ordre et d’emboĂźtements permettant Ă  la pensĂ©e de le dĂ©rouler dans les deux sens de parcours et d’en remonter le cours.

Mais, ayant pour contenu la causalitĂ© de l’action et ne pouvant en ĂȘtre dissociĂ©e, la durĂ©e vĂ©cue comporte donc des composantes. Peut-on alors les rĂ©duire Ă  une seule ou en exclure la vitesse ? La seule thĂšse expĂ©rimentale qui l’ait soutenu explicitement a Ă©tĂ© exposĂ©e dans la remarquable Psychologie du temps de P. Fraisse, mise au point de tous les travaux parus en ce domaine, y compris les siens propres qui sont nombreux et riches de rĂ©sultats : la durĂ©e serait estimĂ©e au nombre des changements perçus ou remarquĂ©s par le sujet. Mais une telle interprĂ©tation nous paraĂźt soulever deux sortes de difficultĂ©s, non pas parce qu’elle serait inexacte ou contredite par les faits, mais seulement en tant qu’incomplĂšte. La premiĂšre est la difficultĂ© Ă  trouver un critĂšre opĂ©rationnel de ce nombre de changements, puisqu’il faut, pour le repĂ©rer, ou bien recourir Ă  l’introspection du sujet ou se livrer Ă  un dĂ©coupage dont le risque est qu’il demeure arbitraire. Mais ce n’est lĂ  qu’une question de mĂ©thode. La seconde touche Ă  une question de fond : Ă  supposer qu’on se soit entendu sur la prĂ©sence de n changements remarquĂ©s par le sujet, par exemple cinq : peut-on alors soutenir que ces cinq changements produiront la mĂȘme impression de durĂ©e selon qu’ils se succĂšdent en une minute ou en une heure (mesurĂ©es objectivement) ? Il est Ă©vident que non et que la thĂšse de Fraisse sur le nombre des changements sous-entend « à durĂ©es objectivement Ă©gales ». En ce cas nous nous rallions, parce que le nombre des changements rapportĂ©s Ă  un intervalle objectif de temps n’est pas autre chose qu’une vitesse : une vitesse-frĂ©quence, s’il s’agit de changements discontinus 7, ou mĂȘme une vitesse-mouvement s’il s’agit de changements de positions. L’objection qu’on pourrait nous adresser est qu’un tel commentaire revient Ă  faire de la logique et non plus de la psychologie, mais la seconde partie de cet article fournira les rĂ©sultats d’une expĂ©rience, inspirĂ©e par un dispositif de Fraisse, qui suffiront Ă  rĂ©pondre en montrant que les enfants rĂ©agissent, du point de vue de la durĂ©e, Ă  cette vitesse-frĂ©quence de la mĂȘme maniĂšre qu’à la vitesse-mouvement, c’est-Ă -dire en jugeant la durĂ©e comme correspondant Ă  la vitesse d’abord directement et, plus tard, inversement.

Or, si le temps psychologique dĂ©pend de la vitesse comme le temps physique, il est Ă©vident qu’il dĂ©pend aussi du travail accompli, car la vitesse n’est qu’un des aspects de la causalitĂ© de l’action et, s’il faut considĂ©rer la vitesse de ce processus causal, il en reste l’autre aspect, qui est son caractĂšre de production ou de travail. La forme gĂ©nĂ©rale de la durĂ©e psychologique serait donc t = nf : f’v, oĂč nf est le travail accompli, se dĂ©composant en n = le nombre des changements au sens de Fraisse (pouvant lui-mĂȘme consister en un espace e parcouru, en une frĂ©quence n, etc.) et f = la rĂ©sistance Ă  vaincre ou force dĂ©pensĂ©e ; et oĂč f’v (correspondant Ă  la « puissance » en physique) serait l’activitĂ© plus ou moins rapide du sujet, se dĂ©composant en v, la vitesse et f’ les forces disponibles au sens oĂč Janet a utilisĂ© ce concept dans sa profonde conception de l’affectivitĂ© en tant que rĂ©gulation Ă©nergĂ©tique ou Ă©conomique de l’action. Avant de discuter de plus prĂšs le problĂšme de la durĂ©e en relation avec la frĂ©quence, seul domaine oĂč l’expĂ©rimentation est aisĂ©e, notons simplement qu’une telle formulation rend compte des illusions classiques d’estimation du temps, sur l’existence desquelles tout le monde est d’accord.

1. Le mĂȘme travail exĂ©cutĂ© avec intĂ©rĂȘt paraĂźt plus court et exĂ©cutĂ© avec ennui paraĂźt correspondre Ă  une durĂ©e plus longue. En ce cas, le terme nf pouvant ĂȘtre considĂ©rĂ© comme constant, le rĂŽle de l’intĂ©rĂȘt est d’augmenter f’v puisque selon ClaparĂšde (suivi sur ce point par Janet) l’intĂ©rĂȘt est un « dynamogĂ©nisateur » de l’action, qui libĂšre les forces disponibles et accĂ©lĂšre l’activitĂ©. Fraisse (p. 218-219) explique l’effet en disant que la motivation confĂšre au travail une unitĂ© plus grande et diminue ainsi le nombre des changements, mais nous sommes obligĂ©s d’avouer qu’à Ă©crire avec quelque passion un article sur des faits nouveaux ou Ă  rĂ©diger avec ennui un rapport sur des rĂ©sultats trop connus, nous avons peine Ă  reconnaĂźtre un nombre de changements moins grand dans la premiĂšre situation que dans la seconde. L’« unitĂ© plus grande » dans le cas d’un travail intĂ©ressant ne saurait, d’autre part, qu’ĂȘtre dynamique et comparable, par exemple, Ă  l’unitĂ© d’une mĂ©lodie d’un rythme : il est alors clair qu’elle englobe une vitesse.

2. Un temps x paraissant court au moment oĂč il est rempli par un travail et un temps y paraissant long parce que plus vide au moment oĂč il est vĂ©cu donnent lieu rĂ©trospectivement Ă  une Ă©valuation inverse : x devenu x’ dans la mĂ©moire s’allonge subjectivement, tandis que y’, souvenir de y, se contracte. La raison en est que l’activitĂ© en cours f’v ayant cessĂ© il ne reste comme tĂ©moin de la durĂ©e que le travail accompli nf qui est alors plus grand en x’ et plus petit en y’.

3. Le temps de l’attente paraĂźt long, sous les deux formes que Janet et Fraisse distinguent en tant que se rapportant Ă  l’intervalle vide sĂ©parĂ© du terme attendu (attendre l’arrivĂ©e d’un train) ou Ă  l’« effort de continuitĂ© Ă  fournir » (finir sa soupe ou son travail). Or, il est Ă©vident que dans les deux cas il existe un obstacle ou une rĂ©sistance Ă  vaincre (f dans nf) et surtout une insuffisance de vitesse ou de puissance (f’v) par rapport Ă  nf ce qui rend l’attente si longue, tandis que le nombre de changements perçus constitue ici une variable impossible Ă  apprĂ©cier. En outre, les rĂ©sistances et les vitesses sont des facteurs intĂ©ressant le sujet et non pas seulement le calcul logique : qui n’a senti son impuissance devant ou dans un avion qui ne part pas, ou sa difficultĂ© d’accĂ©lĂ©rer le rythme d’un travail Ă  finir ?

4. Chacun accorde que si le temps du travail paraĂźt court comparĂ© Ă  un temps vide, la durĂ©e de deux sortes de travaux est souvent apprĂ©ciĂ©e en fonction du travail accompli. Le premier de ces deux cas ramĂšne simplement Ă  l’opposition de l’intĂ©rĂȘt et de l’ennui (voir 1), tandis que dans le second, l’évaluation par le travail accompli ne se produit qu’à intĂ©rĂȘts sensiblement Ă©gaux, sinon le travail plus intĂ©ressant paraĂźt plus court : l’équivalence des intĂ©rĂȘts conduit alors Ă  nĂ©gliger la vitesse au profit de ce qui a Ă©tĂ© fait. Ces contradictions seraient inexplicables s’il n’y avait pas en jeu un rapport (le rapport nf : f’v), tandis que, dans le cas d’une relation, il est naturel que selon les situations l’un ou l’autre de ses deux termes puisse ĂȘtre accentuĂ©.

Rappelons que dans le cas du temps vide, Fraisse insiste trĂšs justement sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un vide psychologique et souligne les variations des donnĂ©es expĂ©rimentales.

Il explique la longueur apparente du temps vide, lorsqu’elle se vĂ©rifie, par le nombre des changements subjectifs qui le meublent, tandis que le temps du travail serait mieux organisĂ© et comporterait moins de changements remarquĂ©s en tant que subordonnĂ© Ă  des Gestalts unificatrices. Mais ce genre d’arguments, en plus des difficultĂ©s de vĂ©rification, nous paraĂźt appeler Ă  nouveau la rĂ©ponse suivante. Les Gestalts dont il s’agit sont naturellement des Gestalts dynamiques par enchaĂźnements d’évĂ©nements successifs et non pas des configurations statiques, du type spatial, oĂč chacun peut voir plutĂŽt l’ensemble ou insister sur les dĂ©tails variĂ©s selon le degrĂ© d’exploration ou d’analyse. Or, le propre d’une Gestalt dynamique, et Fraisse l’a admirablement montrĂ© dans le cas du rythme, est de constituer un mouvement : « L’ordre dans le mouvement » disait Platon du rythme. Et ce mouvement n’est pas un dĂ©placement sans vitesses, comme le dĂ©placement gĂ©omĂ©trique, mais un mouvement au sens plein y compris sa vitesse. Si dans le cas d’un travail bien organisĂ© ou intĂ©ressant, etc., le sujet ne remarque pas les articulations de dĂ©tail, donc le nombre des changements, tandis qu’il s’y achoppe en cas de mauvaise Gestalt (temps vide ou ennui), c’est donc Ă  nouveau affaire de vitesses : en doublant le temps du travail organisĂ© on en verrait mieux les articulations, mais on le ralentirait d’autant. Il est donc exclu de nĂ©gliger la vitesse et c’est pourquoi nous disons plus simplement que le raccourcissement apparent de la durĂ©e du travail est dĂ» Ă  une augmentation de puissance f’v et que l’allongement apparent du temps vide est dĂ» Ă  un ralentissement de l’activitĂ© ou Ă  une impuissance momentanĂ©e (diminution de f’v).

Il est donc inutile de poursuivre, d’autant plus que dans la partie II nous rĂ©pondrons Ă  Fraisse en dĂ©tail quant aux objections qu’il nous a adressĂ©es. L’intention de cette discussion prĂ©liminaire Ă©tait simplement de montrer que le critĂšre du nombre de changements remarquĂ©s par le sujet, ou bien est difficile Ă  prĂ©ciser sans une introspection toujours discutable, ou bien revient au nombre des changements Ă  durĂ©es objectives Ă©gales ou par unitĂ© de temps, ce qui implique la distinction entre ce qui change ou ce qui se fait (travail accompli) et la vitesse de dĂ©roulement, en l’espĂšce la vitesse-frĂ©quence. C’est donc Ă  l’analyse de cette derniĂšre qu’il convient maintenant de passer.

II. — Temps et vitesse-frĂ©quence

Il nous a paru indispensable, pour faire comprendre la signification des rĂ©sultats qui vont suivre, de situer la question Ă©tudiĂ©e dans l’ensemble des problĂšmes gĂ©nĂ©raux soulevĂ©s actuellement par la notion et la perception de la durĂ©e : celle-ci repose-t-elle sur une intuition simple ou comporte-t-elle une mise en relation ; et, s’il y a rapport, l’un de ses termes est-il nĂ©cessairement constituĂ© par la vitesse ?

4. État de la question des relations entre la durĂ©e et la vitesse-frĂ©quence

Comme on l’a vu, la seule thĂšse expĂ©rimentale qui s’oppose Ă  l’interprĂ©tation de la durĂ©e en tant que rapport est celle de P. Fraisse selon laquelle le temps Ă©coulĂ© subjectivement correspondrait au nombre des changements remarquĂ©s par le sujet, sans intervention de la vitesse comme telle. La question dĂ©cisive est alors d’établir si dans l’estimation de la durĂ©e d’une succession d’évĂ©nements de frĂ©quence n c’est ce nombre comme tel qui joue le rĂŽle prĂ©pondĂ©rant ou si c’est le nombre rapportĂ© Ă  la vitesse de succession t = n : v, autrement dit la frĂ©quence en tant que vitesse-frĂ©quence. Or, nous ne possĂ©dions aucune donnĂ©e gĂ©nĂ©tique sur cette question devenue centrale, et c’est pour combler cette lacune qu’ont Ă©tĂ© rĂ©unis les rĂ©sultats qui vont suivre.

Mais, si cette question est donc d’une Ă©vidente portĂ©e thĂ©orique, elle ne saurait ĂȘtre rĂ©solue thĂ©oriquement et il ne sert de rien de rĂ©pondre que, logiquement, le nombre n d’une succession de prĂ©sentations ne signifie rien s’il n’est pas rapportĂ© Ă  une unitĂ© de temps ou Ă  la vitesse du dĂ©roulement, car nous cherchons Ă  reconstituer l’épistĂ©mologie du sujet, deux questions au moins se posent : a) La vitesse-frĂ©quence est-elle assimilĂ©e Ă  une vitesse au mĂȘme titre que la vitesse-mouvement, ou sont-ce lĂ  deux catĂ©gories d’expĂ©riences sans rapport ; b) En cas d’assimilation, cette vitesse-frĂ©quence joue-t-elle un rĂŽle dans l’évaluation de la durĂ©e du dĂ©roulement ou le sujet ne retient-il que le nombre de changements n indĂ©pendamment de la vitesse ?

En outre, ces deux questions sont Ă  poser sur deux terrains distincts. D’abord sur celui des perceptions et de leur Ă©volution gĂ©nĂ©tique, mais au moins sur celui des perceptions adultes, oĂč l’on a quelque chance de retrouver, comme cela a Ă©tĂ© le cas pour la perception de la durĂ©e en fonction de la vitesse-mouvement (voir § 1) les diffĂ©rents types de rĂ©actions correspondant aux Ă©tapes de la notion chez l’enfant. Ensuite ces mĂȘmes questions sont Ă  Ă©tudier sur ce second terrain qu’est celui du dĂ©veloppement gĂ©nĂ©tique des notions et c’est sur ce deuxiĂšme point qu’a portĂ© notre effort.

En ce qui concerne les perceptions, nous sommes quelque peu renseignĂ©s sur les modes d’estimation de la vitesse-mouvement qui reposent comme on l’a rappelĂ© (§ 2) sur des procĂ©dĂ©s ordinaux et hyper-ordinaux, mais nous commençons seulement Ă  entrevoir qu’il en est ainsi de la vitesse-frĂ©quence, sans que, pour apprĂ©cier la vitesse ou le tempo d’une succession d’évĂ©nements discontinus (sons ou Ă©clairs lumineux), on soit obligĂ© de s’appuyer sur la durĂ©e des intervalles, qui sont ici temporels et non pas spatiaux comme pour la vitesse-mouvement 8. Cette derniĂšre interprĂ©tation Ă©tait d’ailleurs peu vraisemblable, car, dans son beau livre sur Les structures rythmiques dont nous reparlerons Ă  l’instant, P. Fraisse a montrĂ© que la perception de la durĂ©e d’intervalle dans une succession rythmique, n’est prĂ©cise que s’il s’agit d’intervalles intĂ©rieurs aux groupes rythmiques par opposition aux intervalles situĂ©s entre ces groupements : la durĂ©e apparente dĂ©pend donc de l’organisation dynamique d’ensemble ce qui donne Ă  penser que la perception de sa vitesse en dĂ©pendra a fortiori. D’autre part, nous avions retrouvĂ© avec Y. Feller, dans le domaine des vitesses-frĂ©quences un effet analogue Ă  celui qui se produit dans celui des vitesses-mouvements lorsqu’un mobile en dĂ©passe un autre, et qu’on perçoit alors une accĂ©lĂ©ration momentanĂ©e apparente du dĂ©passant ou un ralentissement apparent du dĂ©passĂ© alors que les deux vitesses sont objectivement constantes : lorsque deux mĂ©tronomes battent Ă  vitesses inĂ©gales, le battement le plus rapide paraĂźt Ă©galement s’accĂ©lĂ©rer pour un instant au moment oĂč il rattrape l’autre.

Quant Ă  l’estimation des durĂ©es correspondant Ă  des vitesses-frĂ©quences, nous avons retrouvĂ© sur le terrain perceptif, avec Y. Feller et M. Bovet, les deux mĂȘmes effets que ceux qui ont Ă©tĂ© rappelĂ©s au § 2. D’une part, lorsque l’on compare aprĂšs coup deux durĂ©es successives objectivement Ă©gales pendant lesquelles se sont succĂ©dĂ© des sons ou des Ă©clairs lumineux selon des frĂ©quences inĂ©gales, c’est la suite prĂ©sentant la plus grande frĂ©quence qui paraĂźt la plus longue, selon une relation « plus vite = plus de temps » mais revient en fait Ă  juger de la durĂ©e d’aprĂšs le nombre des Ă©vĂ©nements en nĂ©gligeant la vitesse. Par contre lorsque l’on compare deux accĂ©lĂ©rations de frĂ©quences, l’une faible et l’autre forte, ou une frĂ©quence avec accĂ©lĂ©ration Ă  une frĂ©quence uniforme, on observe des sous-estimations de la durĂ©e conformes Ă  la relation « plus vite = moins de temps », parce que les accĂ©lĂ©rations attirent l’attention sur la vitesse 9. P. Fraisse et G. OlĂ©ron avaient observĂ© un phĂ©nomĂšne analogue lors des variations de l’intensitĂ© du son 10.

Ces deux sortes d’effets perceptifs montrent donc que la durĂ©e apparente varie avec la vitesse-frĂ©quence comme avec la vitesse-mouvement et selon les deux sortes de relations que l’on trouve successivement dans l’évolution gĂ©nĂ©tique des notions de temps en fonction de la vitesse-mouvement chez l’enfant. La chose va d’ailleurs de soi si l’on se rĂ©fĂšre aux beaux travaux de P. Fraisse sur le rythme. Selon Fraisse, en effet, la structure rythmique relĂšve d’une « organisation dynamique » qui vĂ©rifie la dĂ©finition profonde de Platon, « l’ordre dans le mouvement » et qui est conforme Ă  l’étymologie du mot rythme restituĂ©e par Benveniste : « une maniĂšre particuliĂšre de fluer ». Le rythme est donc une sorte de Gestalt cinĂ©matique, qui englobe de façon indiffĂ©renciĂ©e un aspect temporel mais aussi une vitesse. Et, dans tout son chapitre III, Fraisse nous montre comment les changements de vitesse (de tempo) modifient soit les temps courts soit les temps longs, tout en conservant leur distinction et en conservant ainsi les rapports gĂ©nĂ©raux de la structure rythmique (mais qui sont donc aussi bien des rapports cinĂ©matiques que temporels). Il est d’autant plus surprenant que, ayant vĂ©cu expĂ©rimentalement, si l’on peut dire, pendant des annĂ©es dans cette circularitĂ© de la vitesse et du temps qu’implique la structure rythmique, Fraisse ait voulu nĂ©gliger la composante de vitesse quand il en est venu Ă  sa conception de la durĂ©e en tant que reposant sur le nombre des changements remarquĂ©s par le sujet.

Mais si nous entrevoyons les relations entre la durĂ©e et la vitesse-frĂ©quence sur le terrain perceptif, il nous manquait entiĂšrement encore les donnĂ©es nĂ©cessaires dans le domaine des durĂ©es plus longues, dont l’estimation comporte toujours un aspect perceptif, mais avec en plus un aspect d’interprĂ©tation notionnelle tel que l’on puisse espĂ©rer trouver une Ă©volution sensible avec l’ñge et reconstituer ainsi une construction gĂ©nĂ©tique suffisamment progressive, aux niveaux prĂ©opĂ©ratoires puis opĂ©ratoires de la constitution de la notion de temps. C’est donc Ă  l’exposĂ© d’une expĂ©rience de ce genre et de ses rĂ©sultats que nous allons maintenant passer.

5. RĂ©sultats obtenus chez l’enfant et l’adulte sur les relations entre la frĂ©quence et l’estimation de la durĂ©e

Lorsque notre Centre d’ÉpistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique a abordĂ© les problĂšmes du temps, il avait Ă©tĂ© convenu entre P. Fraisse et nous que, pour introduire quelque lumiĂšre dans le dĂ©bat toujours ouvert entre lui et nous, concernant le rĂŽle ou l’absence d’intervention de la vitesse dans la constitution de la durĂ©e, nous poursuivrions de façon, soit complĂ©mentaire, soit parallĂšle, une sĂ©rie d’expĂ©riences Ă  Paris et Ă  GenĂšve de maniĂšre Ă  les Ă©clairer les unes par les autres. C’est ainsi que Fraisse a repris, en la modifiant, notre expĂ©rience sur la perception de la durĂ©e d’un mouvement en fonction de sa vitesse. RĂ©ciproquement lorsqu’il nous a fait l’amitiĂ© de venir nous exposer l’état de ses travaux, il nous a dĂ©crit une expĂ©rience de son invention sur frĂ©quence et durĂ©es, mais qu’il n’avait Ă©tudiĂ©e que sur des adultes parce qu’il s’agissait d’évaluer les durĂ©es en secondes. C’est cette expĂ©rience mĂȘme que nous avons poursuivie sur des enfants, en substituant simplement une mesure du temps par des longueurs symboliques spatiales Ă  la mesure en secondes. Tout le mĂ©rite de l’expĂ©rience incombe donc Ă  Fraisse lui-mĂȘme.

Pour ce qui est de la technique de cette expĂ©rience nous nous sommes tenu le plus prĂšs possible aux conditions utilisĂ©es par Fraisse de maniĂšre Ă  permettre une comparaison des rĂ©sultats. Les seules diffĂ©rences notables tiennent Ă  la mĂ©trique employĂ©e par le sujet et au fait que les enfants, une fois leur rĂ©ponse donnĂ©e (ils sont interrogĂ©s individuellement) sont priĂ©s de fournir leurs arguments, s’ils en ont.

On montre au sujet huit diapositifs reprĂ©sentant des fleurs des Alpes en couleur, au moyen d’une visionneuse sur pile permettant un glissement rapide des images en rĂ©duisant au minimum l’intervalle entre deux vues. L’une des sĂ©ries de vues, que nous appellerons A comporte 4 vues Ă  6 s chacune et est dĂ©roulĂ©e pendant 24 s. L’autre sĂ©rie B comporte 8 vues Ă  3 s chacune et est dĂ©roulĂ©e pendant 24 s Ă©galement. Le problĂšme posĂ© est d’estimer la durĂ©e totale pour chacune des deux sĂ©ries Ă  part, et de l’estimer au moyen du dispositif suivant.

AprĂšs avoir montrĂ© l’appareil Ă  l’enfant et lui avoir annoncĂ© ce qu’on lui demandera, on lui offre six baguettes de couleurs diffĂ©rentes, de 4, 10, 20, 30, 40 et 50 cm en lui indiquant qu’il aura Ă  symboliser la longueur du temps au moyen de ces baguettes en choisissant lui-mĂȘme celle qu’il estimera adĂ©quate. À titre d’initiation Ă  cette Ă©chelle spatiale, on lui fait entendre trois sons continus au moyen d’une sonnerie Ă©lectrique, l’un de 6 s, le second de 1 s et le troisiĂšme de 3 s et il choisit chaque fois une baguette. En fait le symbolisme a Ă©tĂ© trĂšs bien compris et sur 54 sujets nous n’avons eu Ă  en Ă©liminer que deux pour incomprĂ©hension de l’échelle (et 4 pour incomprĂ©hension de l’expĂ©rience elle-mĂȘme, aucune explication de leur jugement n’ayant pu ĂȘtre fournie aprĂšs coup).

L’interrogation se fait en quatre temps :

1) Estimation de la durĂ©e pour chacune des deux sĂ©ries (pour chacune immĂ©diatement aprĂšs le dĂ©roulement des images). Ces deux premiers jugements, demandĂ©s sans commentaire, constituent ce que nous appellerons les « rĂ©ponses spontanĂ©es » S. Pour Ă©viter des dĂ©signations verbales pouvant ĂȘtre suggestives, nous dĂ©signons chaque sĂ©rie par la couleur, rouge ou bleu, du carton sur lequel est posĂ© l’appareil pendant cette prĂ©sentation.

2) Une fois la deuxiĂšme rĂ©ponse donnĂ©e (Ă  la fin de la seconde prĂ©sentation), on passe Ă  une brĂšve interrogation dont le schĂ©ma est le suivant : a) On redemande l’estimation pour chacune des sĂ©ries ; b) On demande si l’une des deux a paru plus longue, plus courte ou « la mĂȘme chose » que l’autre, et pourquoi ; c) On demande si la frĂ©quence a Ă©tĂ© observĂ©e et si elle diffĂšre d’une sĂ©rie Ă  l’autre. Les jugements obtenus sous b) seront appelĂ©s rĂ©ponses rĂ©flĂ©chies R.

3) Enfin on suggĂšre l’égalité : « Un de tes petits camarades a dit que c’était la mĂȘme chose. Qu’en penses-tu ? » Si l’enfant maintient un jugement d’inĂ©galitĂ© on lui demande comment il le justifierait auprĂšs de ce camarade. S’il admet l’égalitĂ© on lui demande aussi une justification. Les rĂ©actions Ă  cette question d’égalitĂ© seront dĂ©signĂ©es sous E.

Bien que les « rĂ©ponses spontanĂ©es » S aient Ă©tĂ© obtenues aprĂšs chaque prĂ©sentation, ce qui supprime ou attĂ©nue l’effet temporel connu de surestimation de la derniĂšre durĂ©e, nous avons variĂ© l’ordre et prĂ©sentĂ© l’ordre AB Ă  un premier groupe de sujets et l’ordre BA Ă  un second groupe de sujets, sans diffĂ©rence apprĂ©ciable d’ailleurs dans les rĂ©sultats obtenus.

Voici maintenant ces rĂ©sultats R (tableau 1), sur 93 sujets pour les rĂ©ponses spontanĂ©es S, rĂ©flĂ©chies et les suggestions d’égalitĂ© E :

 

Tableau 1

Pourcentage des rĂ©ponses S, R et E selon que les sujets admettent l’égalitĂ© des durĂ©es (=), surestiment celle de la sĂ©rie A (4 fois 6 s) ou de la sĂ©rie B (8 fois 3 s)

(En % des sujets)

S R E
A = B A < B A > B A = B A < B A > B A = B A < B A > B
6-7 ans (N = 38) 39 45 16 18 66 16 23 64 13
8-9 ans (N = 25) 20 20 60 5 65 30 21 31 48
10-11 ans (N = 20) 10 25 65 0 30 70 15 25 60
Adultes (N = 10) 20 50 30 10 30 60 40 20 40

 

De ce tableau semblent se dégager des résultats assez nets :

1) À comparer les rĂ©actions B > A et A > B dans les rĂ©ponses spontanĂ©es S, il y a prĂ©dominance nette des premiĂšres jusqu’à 7 ans inclusivement, c’est-Ă -dire que les jeunes sujets ont tendance Ă  surestimer la durĂ©e en fonction du nombre des Ă©lĂ©ments prĂ©sentĂ©s en nĂ©gligeant la vitesse ;

2) Cette tendance s’accentue au lieu de s’affaiblir au cours de l’interrogation qui suit (rĂ©ponse R) ;

3) DĂšs 8 ans une seconde tendance l’emporte assez clairement en faveur des rĂ©actions A > B, c’est-Ă -dire que les sujets ne jugent plus en majoritĂ© d’aprĂšs le nombre des figures prĂ©sentĂ©es, mais d’aprĂšs la vitesse de succession, aboutissant alors Ă  la relation « moins vite = plus de temps » et en accentuant le contraste des vitesses au lieu d’aboutir Ă  l’égalitĂ© des durĂ©es ;

4) À nouveau, cette seconde tendance s’accentue au cours des demandes de justification (rĂ©ponses R), sauf Ă  10-11 ans ;

5) Quant aux rĂ©actions d’égalitĂ© elles ne prĂ©sentent pas d’évolution significative avec l’ñge, ni dans les rĂ©ponses spontanĂ©es S ou rĂ©flĂ©chies R ni dans les rĂ©actions aux suggestions d’égalitĂ© E qui donnent en majoritĂ© des refus ;

6) Quant aux adultes, P. Fraisse avait trouvĂ© une Ă©galisation moyenne des durĂ©es en les faisant Ă©valuer en secondes, en calculant d’ailleurs les temps sur l’ensemble des rĂ©ponses. 11 Elle est beaucoup moins forte ici, sans doute parce que l’utilisation symbolique de longueurs gĂȘne les sujets qui comme les Ă©tudiants sont habituĂ©s Ă  l’utilisation d’une mĂ©trique temporelle qui amĂ©liore sans doute l’estimation des durĂ©es.

Notons maintenant que ces interprĂ©tations sont corroborĂ©es par les arguments des sujets eux-mĂȘmes. Voici des exemples de l’attitude B > A :

Pir (6 ; 2). SĂ©rie A : il montre 20 cm et sĂ©rie B : 50 cm. « C’était plus long ? — Oui. — Tu peux me dire pourquoi ? — Ça fait plus longtemps. — Mais pourquoi plus longtemps ? — Parce qu’il y en a plusieurs Ă  la fois. »

Mar (6 ; 7). SĂ©rie A : il montre 40 cm et sĂ©rie B : 50 cm. La sĂ©rie B est la plus longue « parce qu’il y avait plusieurs images. — Et tu crois que plus il y en aura plus ce sera long ? — Oui, ce sera plus long ».

Cha (7 ; 7) montre 30 cm pour A et 40 cm pour B. « Je crois que c’était la premiĂšre qui Ă©tait la plus longue parce qu’il y avait plus d’images. »

Gol (8 ; 3), remarque dĂ©jĂ  la vitesse mais pour en conclure Ă  « plus vite = plus de temps ». Il montre 20 cm pour A et 30 cm pour B : « Dans la premiĂšre il y a moins d’images, mais elles sont plus longues, dans la deuxiĂšme il y a plus d’images mais elles vont plus vite. — Les deux sont la mĂȘme chose ? — Je ne sais pas. Non la deuxiĂšme est plus longue. »

Voici des cas de réaction A > B :

Pil (8 ; 4) donne 50 cm pour la sĂ©rie A et 30 pour B : « Ça allait plus vite lĂ  oĂč il y avait du bleu. C’est la rouge la plus longue. — Et si c’était la mĂȘme chose de temps ? — Vous n’avez pas raison ; c’est la rouge la plus longue : les images allaient plus lentement. »

Phi (8 ; 4) donne 40 cm à la série A et 20 cm à B : « La premiÚre est plus longue. Il y avait une image de plus (de plus en B), cela allait plus lentement. »

Jos (8 ; 9) : « En premier lieu c’était encore plus long (met 50 contre 20). — Pourquoi ? — Il y avait toutes les photos, alors ça allait plus lentement. — Et la rouge ? — Il y avait toutes les photos. — Comment sais-tu ? — Elle est longue alors ça va vite. — Et la verte ? — Ça va lentement pendant les 4 photos. »

Mar (9 ; 3) Ă  la suggestion d’égalitĂ© rĂ©pond : « Non, vous avez dit faux. L’orange (couleur du support de la sĂ©rie Ă  faible frĂ©quence) est plus longue. La bleue est plus courte. L’orange a durĂ© plus longtemps, l’autre les photos ont passĂ© plus vite. »

Mic (9 ; 11). « As-tu comptĂ© le nombre d’images ? — Je n’ai pas comptĂ©. — Peux-tu m’expliquer pourquoi cette sĂ©rie t’a paru plus courte ? — Ça allait plus vite. »

Dom (10 ; 1) commence par invoquer la durĂ©e de chaque image : « La sĂ©rie orange m’a paru plus longue. — Les as-tu comptĂ©es ? — Oui, l’orange en avait 3 et la bleue 6. — Pourquoi l’orange est-elle plus longue ? — Parce que chaque photo a durĂ© un peu plus longtemps que les autres. — Un petit garçon m’a dit que les deux sĂ©ries Ă©taient Ă©gales. Il a raison ? — Oui, lorsqu’il y avait plus de photos elles ont paru plus vite. C’est la mĂȘme chose. »

Rog (10 ; 7) : « On a été moins vite dans la premiÚre. »

Fran (11 ; 9) : « Il y en a une qui allait vite et l’autre qui allait lentement. — Tu as comptĂ© combien il y avait d’images ? — Il y en avait six dans chaque (faux). »

Chri (11 ans) : « Parce que les images allaient plus vite. »

Voici enfin deux cas d’acceptation de l’égalitĂ© par compensation :

Gil (9 ; 2) donne d’abord 30 cm pour A et 20 pour B : « La premiĂšre est la plus longue parce qu’on a laissĂ© les photos plus longtemps. Dans l’autre il y avait plus de photos mais moins longtemps
 Mais non, c’est la mĂȘme chose, parce que ça c’est long, ça c’est court, c’est vite mais il y a plus, c’est la mĂȘme chose ! »

Lau (11 ; 0) : « Tout passait beaucoup plus vite dans la verte. Peut-ĂȘtre que c’est la mĂȘme chose si on pense Ă  tout Ă  la fois. Ici ça passait lentement et il y avait moins d’images. Ici il y avait plus d’images et ça allait plus vite. Ça veut dire que la longueur (= la durĂ©e mesurĂ©e aux longueurs des baguettes) est Ă©gale. »

On voit que les sujets du premier niveau (B > A) se rĂ©fĂšrent sans plus au nombre d’élĂ©ments, sauf Gol qui ajoute Ă  ce facteur celui de vitesse mais interprĂ©tĂ©e dans le mĂȘme sens (B > A). Quant aux sujets du second niveau (A > B), ils invoquent presque tous la vitesse comme telle, pour en conclure Ă  plus vite = moins de temps. On se rappelle que ces interrogations n’ont lieu qu’à la suite des estimations directes, dont elles ne fournissent que la justification aprĂšs coup. Il n’en est que plus intĂ©ressant de constater cet appel Ă  la vitesse de dĂ©roulement, avec en gĂ©nĂ©ral accentuation de ce facteur et par consĂ©quent sous-estimation de la durĂ©e, mais parfois aussi avec un jugement de compensation comme chez Gil et Lau (et dĂ©jĂ  esquisse chez Dom).

Un autre argument, mais moins frĂ©quent, revient Ă  se rĂ©fĂ©rer au temps d’exposition des images individuelles elles-mĂȘmes, par opposition Ă  celui de la sĂ©rie entiĂšre. Cet argument ne se trouve guĂšre chez les petits. Il commence avec Gol (8 ; 1) : « Il y a moins d’images mais elles sont plus longues » (en A) mais, pour la sĂ©rie B il traduit dĂ©jĂ  le temps plus bref pris par chaque image en : « Elles vont plus vite. » De mĂȘme Pil (8 ; 4), dit que, en A les images individuelles « allaient plus lentement » ce qui signifie Ă  la fois que chacune prend plus de temps et que le mouvement d’ensemble est plus lent. MĂȘme indiffĂ©renciation chez Jos : « Ça va lentement pendant les 4 photos. » Dom (10 ; 1) dit explicitement « chaque photo a durĂ© un peu plus longtemps » en A mais il traduit Ă©galement en termes de vitesse la succession totale en B : « Lorsqu’il y avait plus de photos elles ont paru plus vite. » MĂȘmes rĂ©actions chez Gil et Lau. En bref, pour ces sujets de 8 ans et plus, les deux arguments sont Ă©quivalents : plus de temps pour chacune = plus lentement et plus de temps pour l’ensemble ; moins de temps pour chacune = plus vite et moins longtemps pour la sĂ©rie. En d’autres termes, il n’y a passage des temps propres aux images individuelles Ă  la durĂ©e de la sĂ©rie entiĂšre qu’à partir du moment oĂč les durĂ©es s’appuient sur des vitesses, car la relation implicite ou explicite commune Ă  ces rĂ©ponses a trait Ă©galement au nombre des Ă©lĂ©ments prĂ©sentĂ©s, donc Ă  la vitesse-frĂ©quence, et la seule nouveautĂ© de ce second argument consiste Ă  noter que quand cette frĂ©quence augmente ou diminue, la durĂ©e de prĂ©sentation de chaque image diminue ou augmente. Nous ne sortons donc pas d’une rĂ©fĂ©rence Ă  la vitesse.

6. Conclusion

Le rĂ©sultat essentiel de cette expĂ©rience sur la vitesse-frĂ©quence est de nous montrer l’existence, chez l’enfant, d’une Ă©volution des rĂ©actions aux durĂ©es tout Ă  fait parallĂšles Ă  ce que nous avions observĂ© jadis quant aux estimations du temps en fonction de la vitesse-mouvement.

En premier lieu, il est manifeste que la frĂ©quence est dĂšs le second niveau interprĂ©tĂ©e comme une vitesse. Le fait se produit dĂ©jĂ  parfois au premier niveau, malgrĂ© le primat du nombre des Ă©lĂ©ments prĂ©sentĂ©s, ce qui conduit alors Ă  la relation « plus vite = plus de temps ». Le sujet Gol, par exemple, note trĂšs justement que dans la sĂ©rie B « il y a plus d’images mais elles vont plus vite », le « mais » semblant indiquer une relation inverse entre la vitesse et la durĂ©e il n’en conclut pas moins que cette sĂ©rie est plus longue, nĂ©gligeant ainsi la vitesse au profit du nombre. DĂšs le second niveau, au contraire, la vitesse est invoquĂ©e en correspondance inverse avec le temps, et, si elle est invoquĂ©e, c’est donc que la succession constitutive de la frĂ©quence est bien interprĂ©tĂ©e comme une vitesse proprement dite, quoiqu’il n’y ait pas d’espace parcouru.

En second lieu l’évolution des rĂ©actions avec l’ñge tĂ©moigne de façon remarquable du mĂȘme processus gĂ©nĂ©ral dĂ©jĂ  constatĂ© Ă  propos de la vitesse-mouvement : l’enfant commence par juger de la durĂ©e en fonction du seul rĂ©sultat du dĂ©roulement constatĂ© et finit par s’attacher Ă  la transformation comme telle, c’est-Ă -dire au dĂ©roulement lui-mĂȘme en sa vitesse, de maniĂšre Ă  mettre en relation ce rĂ©sultat et cette vitesse.

Dans nos anciennes observations le « rĂ©sultat » qui primait au niveau infĂ©rieur Ă©tait l’espace parcouru, ou de façon gĂ©nĂ©rale le travail accompli. Dans la prĂ©sente situation c’est le nombre des Ă©lĂ©ments perçus mais, dans les deux cas, il s’agit : a) De ce qui s’est passĂ© durant le temps Ă©coulĂ©, car ce qui s’est passĂ© peut ĂȘtre perçu Ă  titre de configuration (espace dĂ©jĂ  parcouru, travail dĂ©jĂ  accompli, nombre de changements ou d’évĂ©nements dĂ©jĂ  produits, rythme comme structure, etc.) ; et b) D’une configuration non encore mise en relation avec la transformation qui l’a engendrĂ©e, c’est-Ă -dire avec le dĂ©roulement ou le changement en leur vitesse mĂȘme v ou en leur puissance fv. Ce n’est pas Ă  dire que la vitesse ou la puissance ne sont jamais remarquĂ©es, mais, lorsqu’elles le sont, elles sont Ă  nouveau traduites en leur rĂ©sultat : dans le cas de nos observations sur la vitesse-mouvement l’enfant disait explicitement « plus vite = plus de temps » en traduisant implicitement (« plus vite » par « plus loin » dĂ©passement) ce qui ramĂšne Ă  l’espace parcouru. Dans les rĂ©sultats actuels, si l’enfant du premier niveau remarque la vitesse (ou la « puissance » de l’appareil dĂ©roulant les vues) c’est Ă©galement pour conclure Ă  « plus vite plus d’images prĂ©sentĂ©es » et pour juger Ă  nouveau sur le nombre. Mais dans les deux cas, le rĂ©sultat constatĂ© n’est pas mis en rapport Ă  la vitesse sous la forme t = e : v ou t = n : v, ce qui donnerait une estimation temporelle exacte, sauf chez le sujet Gil, au moment prĂ©cisĂ©ment oĂč il dĂ©passe le premier niveau en disant : « C’est vite, mais il y a plus, c’est la mĂȘme chose. »

Quant au second niveau, c’était celui, dans nos anciennes observations, oĂč l’enfant en arrivait Ă  la relation « plus vite = moins de temps » et la question Ă©tait d’établir s’il en serait de mĂȘme pour la vitesse-frĂ©quence. Or, c’est bien ce que nous retrouvons, avec un lĂ©ger retard chronologique, mais dans une forte proportion puisqu’on trouve la rĂ©action A > B dans les 16 % des cas de 6-7 ans en rĂ©ponses spontanĂ©es (et 70 % Ă  10-11 ans en rĂ©flĂ©chies).

Pour expliquer ce passage capital de la correspondance directe Ă  la correspondance inverse entre la durĂ©e et la vitesse, l’un de nous ne faisait appel, dans un ouvrage sur le dĂ©veloppement de la notion de temps paru en 1946, qu’à l’introspection du sujet ou plutĂŽt Ă  la prise de conscience de ses propres actions lorsque le sujet, disions-nous, reste centrĂ© sur le rĂ©sultat de ses actions, il ne juge alors de la durĂ©e que par le travail accompli, tandis que lorsqu’il prend conscience de son activitĂ© comme telle en sa plus ou moins grande rapiditĂ©, il comprend par cela mĂȘme qu’une action lente prend plus de temps et qu’une action rapide en prend moins. Nous n’excluons nullement, aujourd’hui, ce facteur mais, comme on l’a dĂ©jĂ  indiquĂ© au § 3, il ne constitue qu’un cas particulier d’un facteur plus gĂ©nĂ©ral qui caractĂ©rise l’ensemble des passages des niveaux prĂ©opĂ©ratoires aux niveaux opĂ©ratoires : c’est le processus, que nous avons retrouvĂ© en toutes les recherches sur les opĂ©rations intellectuelles poursuivies aprĂšs 1946, suivant lequel l’enfant est d’abord centrĂ© ou sur les Ă©tats et configurations, indĂ©pendamment des transformations dont ils sont le rĂ©sultat, ou sur ses actions propres mais en tant que productions Ă©manant de son moi et non pas en tant que transformations entre Ă©tats ; et suivant lequel il n’en vient qu’ensuite et tardivement Ă  raisonner sur les transformations comme telles, c’est-Ă -dire Ă  s’acheminer dans la direction des opĂ©rations. Or, ce passage graduel du figuratif Ă  l’opĂ©ratoire est de nature Ă  rendre compte directement de l’inversion des correspondances entre le temps et la vitesse tant qu’il s’agit de l’interprĂ©tation de la durĂ©e physique ou extĂ©rieure, puisque l’état ou la configuration, c’est alors l’espace parcouru ou le travail accompli, et que la transformation c’est au contraire en ce cas le dĂ©roulement comme tel avec sa vitesse. En ce qui concerne le temps psychologique, par contre, ou liĂ© Ă  l’action propre, l’hypothĂšse prĂ©cĂ©dente reste valable mais Ă  titre de cas particulier de cette interprĂ©tation plus large : l’aspect figuratif qui prime au dĂ©but, c’est le rĂ©sultat de l’action en tant que travail accompli ou rĂ©sistance vaincue (ou non vaincue), tandis que le passage Ă  la transformation, c’est la prise de conscience de l’activitĂ© en sa rapiditĂ© plus ou moins grande, ce qui conduit de nouveau Ă  inverser vitesse et durĂ©e.

Pour en revenir maintenant Ă  la controverse avec P. Fraisse, elle repose, d’une part, sur une opposition rĂ©elle, qui tient au rĂŽle de la vitesse, contestĂ© par Fraisse et affirmĂ© par nous dans l’élaboration de la notion de durĂ©e, et, d’autre part, sur une divergence sĂ©mantique et par consĂ©quent en partie illusoire, qui tient au sens des mots « travail » et « activité » souvent pris par lui et nous en des acceptions diffĂ©rentes, ce qui complique inutilement le dĂ©bat.

Fraisse pense donc que la durĂ©e s’évalue au nombre des changements remarquĂ©s par le sujet, ce que nous croyons valable tant qu’il s’agit des Ă©valuations par le travail accompli, le chemin parcouru, etc., c’est-Ă -dire tant qu’il s’agit des erreurs systĂ©matiques sur la durĂ©e par nĂ©gligence de la vitesse et par accentuation de l’autre composante e, n ou ef. Les prĂ©sents rĂ©sultats en sont un nouvel exemple en ce qui concerne le premier niveau des rĂ©actions. Seulement nous ne voyons dans ce nombre de changements que la manifestation d’une vitesse-frĂ©quence, ce dont le sujet ne prend d’abord pas conscience mais ce dont il s’aperçoit ensuite, comme semble le prouver notre second niveau, oĂč l’enfant dĂ©couvre le rĂŽle de la vitesse et inverse donc son jugement. Fraisse au contraire, voudrait gĂ©nĂ©raliser son critĂšre et l’appliquer aussi aux cas oĂč la durĂ©e est jugĂ©e inverse de la vitesse, ce qui le conduit Ă  interprĂ©ter la conscience de l’« activité » en fonction Ă©galement du nombre des changements et abstraction faite de sa rapiditĂ© ou vitesse. C’est lĂ  que nous ne le suivons plus et c’est sur ces points que le terme d’activitĂ© a Ă©tĂ© pris souvent en des significations diffĂ©rentes, ce qui va de soi puisque nous parlons de sa rapiditĂ© et Fraisse du nombre de changements, mais ce qui a créé sur plusieurs points de simples malentendus en plus des divergences rĂ©elles.

Exemple de ces questions de mots : dans la note 1 de la p. 236 de son livre sur Le temps, ainsi qu’à la p. 270, Fraisse soutient que la surestimation de la durĂ©e par l’enfant lorsqu’il remplit une boĂźte de lamelles de plomb (par opposition Ă  la durĂ©e de remplissage avec des lamelles de bois) n’est pas due au « travail accompli » comme nous le soutenions, mais Ă  l’« activité » puisqu’il s’agit du « nombre des changements ressentis ». En ce cas il suffit d’appeler « travail F » ou « activitĂ© F » ces notions dans le langage de Fraisse, et « travail P » ou « activitĂ© P » les mĂȘmes mots selon nos significations, pour pouvoir poser « activitĂ© F » = « travail P » = nombre des changements indĂ©pendamment de la vitesse. En d’autres cas, on aura « travail F » = « travail P » avec ce mĂȘme sens, le dĂ©bat vĂ©ritable ne commençant qu’à propos de « activitĂ© P ».

Venons-en donc Ă  celle-ci, Ă  dĂ©buter par une question qui n’est pas que de dĂ©tail : « Il ne semble pas, dit Fraisse p. 272, y avoir de proportion inverse entre le temps et la vitesse au plan de l’intuition, mais seulement Ă  celui de l’opĂ©ration. » Cependant, nous l’avons trouvĂ©e en certains cas dans le domaine perceptif (§ § 2 et 5) et Fraisse lui-mĂȘme conclut une Ă©tude avec G. OlĂ©ron : « Nous voyons qu’une vitesse de variation intensive plus grande diminue le temps apparent de la variation » 12. D’autre part, p. 237 de son livre sur Le temps, il nous dit que « 61 % des enfants de 5 ans estiment que celui qui a marchĂ© le moins vite a marchĂ© plus longtemps » (dans une Ă©preuve de durĂ©es inĂ©gales). Nous croyons au contraire (et nos prĂ©sents rĂ©sultats semblent confirmer cette hypothĂšse) que la durĂ©e Ă©tant une relation entre le travail accompli et la vitesse ou puissance, ce qui manque au niveau prĂ©opĂ©ratoire est la relation comme telle, le premier de ces deux termes Ă©tant le plus souvent accentuĂ©, d’oĂč la surestimation de la durĂ©e (mĂȘme quand l’enfant parle de vitesse et pense au chemin parcouru), mais le second pouvant l’ĂȘtre si la situation y oblige ce qui donne lieu Ă  l’erreur inverse.

À propos de ces 61 % d’enfants qui rĂ©pondent correctement en une Ă©preuve de durĂ©e inĂ©gale et oĂč Fraisse voit la preuve d’un jugement non fondĂ© sur le travail accompli, mais sur les changements vĂ©cus, notons entre parenthĂšses qu’une autre interprĂ©tation est possible : l’un des coureurs partant aprĂšs l’autre, il y a plutĂŽt lĂ , nous semble-t-il, un dĂ©but prĂ©coce de coordination entre l’ordre de succession et les durĂ©es, puisque la situation la facilite grandement (par opposition aux durĂ©es objectivement synchrones). Il en est a fortiori de mĂȘme pour les 71 % de rĂ©ponses exactes citĂ©es par Fraisse dans le cas oĂč l’un des mobiles continue son chemin aprĂšs l’arrĂȘt du premier.

En ce qui concerne maintenant les objections de Fraisse Ă  nos stades, il y a deux remarques Ă  faire, dont la seconde lui donnera d’ailleurs satisfaction. La premiĂšre est que nous comprenons mal ce qu’on peut tirer du fait Ă©vident, sur lequel revient souvent Fraisse, que les erreurs d’estimation enfantines se retrouvent dans les intuitions adultes de la durĂ©e lorsque n’interviennent ni mĂ©trique ni opĂ©rations. Si l’on veut en dĂ©duire qu’il n’y a pas de stades, il est facile de rĂ©pondre qu’en tous les domaines il subsiste chez l’adulte des attitudes prĂ©opĂ©ratoires en marge du progrĂšs accompli sur le terrain des opĂ©rations mĂȘmes : combien d’erreurs de rĂ©ciprocitĂ© et de rĂ©versibilitĂ© simple n’observe-t-on pas, par exemple, dans la vie courante ! Si Fraisse veut dire, au contraire, que les introspections invoquĂ©es jadis par nous comme explication des intuitions articulĂ©es, demeurent un facteur insuffisant nous sommes prĂȘts Ă  cĂ©der sur ce point, puisque l’explication proposĂ©e actuellement revient, comme il a Ă©tĂ© dit plus haut, Ă  invoquer les dĂ©buts du passage des Ă©tats ou configurations (ce qui a Ă©tĂ© fait, ou « travail » au sens P) Ă  la transformation comme telle (ici la mise en relation avec les vitesses, c’est-Ă -dire l’« activitĂ© P »).

Abordons enfin ce problĂšme du rĂŽle de la vitesse, qui est le point sur lequel subsiste un dĂ©saccord rĂ©el. Et ici commençons par une question de mĂ©thode. Fraisse parle sans cesse de durĂ©e vĂ©cue, et, si bon expĂ©rimentaliste soit-il et fidĂšle partisan de la psychologie des conduites, il ne craint pas d’en appeler parfois aux donnĂ©es de la conscience. Ce en quoi nous l’approuvons et l’imitons souvent. Mais s’il est utile de savoir ce que le sujet a remarquĂ©, ou ce dont il a pris conscience, il nous paraĂźt par contre dĂ©nuĂ© de force probante de conclure Ă  l’inexistence ou au caractĂšre inopĂ©rant d’un facteur du seul fait que le sujet n’en a pas pris conscience ou n’en a pas manifestĂ© de perception : c’est pourtant un argument constant de Fraisse, que nous n’avons pas d’« impression de vitesse » en un certain nombre d’expĂ©riences de la durĂ©e (voir p. 228, n. 1, etc.). Mais, Ă  raisonner ainsi on pourrait aussi bien contester, par exemple, la thĂ©orie des rĂ©gulations affectives de P. Janet ou la thĂ©orie de l’intĂ©rĂȘt et du sommeil de ClaparĂšde, sous le prĂ©texte que nous ne percevons pas dans la fatigue ou la somnolence une rĂ©action anticipatrice contre l’intoxication ni dans l’intĂ©rĂȘt une libĂ©ration des forces disponibles (et encore moins dans le dĂ©sintĂ©rĂȘt un blocage Ă©nergĂ©tique).

Par exemple, soutenir que le sentiment de l’attente est une expĂ©rience pure de la durĂ©e sans intervention de la vitesse nous paraĂźt dĂ©nuĂ© de valeur dĂ©monstrative, car toute la fine interprĂ©tation de Janet sur l’attente comme rĂ©gulation active Ă  effet suspensif serait proprement incomprĂ©hensible sans les notions de ralentissement et par consĂ©quent de vitesse, puisqu’il s’agit de maintenir l’action en Ă©tat de prĂ©paration faute de pouvoir la laisser se dĂ©rouler Ă  sa rapiditĂ© normale. Inversement l’« effort de continuité » ou de continuation serait impossible Ă  interprĂ©ter sans un effet accĂ©lĂ©rateur s’opposant en ce cas Ă  la tendance spontanĂ©e au ralentissement. En bref, il est exclu de fonder le temps psychologique sur les rĂ©gulations de l’action, comme le veut Fraisse aussi bien que nous, sans reconnaĂźtre Ă  ces rĂ©gulations leurs deux composantes nĂ©cessaires, constamment invoquĂ©es par Janet, d’un rĂ©glage du travail (= ce que l’on fait) mais aussi d’un rĂ©glage des vitesses et des puissances (fv). C’est ainsi que l’espĂšce la plus gĂ©nĂ©rale de ces rĂ©gulations, l’effort sous toutes ses formes, est prĂ©sentĂ©e avec raison par J.-M. Baldwin, J. Philippe et P. Janet, etc., non pas comme une simple manifestation de force mais comme une conduite d’accĂ©lĂ©ration : or Fraisse utilise sans cesse ce sentiment de l’effort comme facteur temporel sans paraĂźtre se rappeler qu’il correspond prĂ©cisĂ©ment Ă  une rĂ©gulation de vitesses et en l’espĂšce de puissances.

C’est donc sans aucun paradoxe, et, nous l’espĂ©rons, sans esprit de controverse, que nous croyons discerner en la diffĂ©rence essentielle qui nous sĂ©pare de Fraisse concernant la durĂ©e psychologique une opposition tenant essentiellement Ă  celle de la durĂ©e introspective et du temps du comportement. Ce n’est qu’au point de vue introspectif que la durĂ©e paraĂźt constituer une donnĂ©e Ă©lĂ©mentaire et simple, tandis qu’au point de vue des actions et de leurs rĂ©gulations elle rĂ©sulte comme le temps physique d’une mise en relation entre le nombre des changements et la vitesse ou entre le travail accompli et la puissance. C’est pourquoi nous ne saurions accepter l’amicale remarque de Fraisse (p. 271) selon laquelle les suggestions que nous avait faites Einstein nous auraient centrĂ© Ă©lectivement sur les problĂšmes de temps physique et de vitesses. Le temps du comportement ne diffĂšre prĂ©cisĂ©ment en rien du temps physique, d’abord parce que les conduites sont en interaction constante avec le dĂ©roulement extĂ©rieur des Ă©vĂ©nements y compris leur vitesse de succession (voir § 3) et ensuite parce qu’on retrouve tous les mĂȘmes problĂšmes dans les deux domaines. Lorsque Fraisse conclut son analyse de la « notion » de temps (p. 282) en soutenant « qu’avec le temps de la relativitĂ© nous sommes au-delĂ  du problĂšme psychologique des conduites temporelles », il oublie que H. PoincarĂ©, en ces pages oĂč il a manquĂ© de peu de faire Ă  son compte les dĂ©couvertes d’Einstein, posait le problĂšme de la simultanĂ©itĂ© en des termes intĂ©ressant aussi directement la perception des simultanĂ©itĂ©s que leur thĂ©orie physique. Et si nos rĂ©sultats sur la vitesse ordinale ont bien Ă©tĂ© obtenus Ă  la suite des conseils d’Einstein, ils sont retournĂ©s Ă  la physique relativiste avec AbelĂ© et Malvaux.

Au total, la controverse entre Fraisse et nous a Ă©tĂ© fort utile et nous ne saurions terminer cette Ă©tude sans lui exprimer tout ce que nous lui devons, car lorsqu’un dĂ©saccord d’idĂ©es s’accompagne d’un Ă©change constant et amical dans la volontĂ© commune d’atteindre une vĂ©ritĂ© objective, ce dĂ©saccord et cet Ă©change sont aussi bien l’un que l’autre source d’enrichissement, dans les expĂ©riences comme dans l’élaboration des idĂ©es. En outre, et c’est lĂ  notre meilleure rĂ©compense de part et d’autre, les divergences sont allĂ©es en s’attĂ©nuant plus qu’en se renforçant. Elles ne tiennent aujourd’hui qu’à un cheveu. RĂ©sumant (p. 243) la position de Le Comte de Nouy, Fraisse Ă©crit « Dans une mĂȘme unitĂ© de temps les changements biologiques sont plus nombreux lorsqu’on est jeune que plus tard, c’est-Ă -dire que le travail effectuĂ© par l’organisme est plus grand. » Le temps biologique est ainsi relation entre le « travail effectué » et le nombre de changements « dans une mĂȘme unitĂ© de temps » c’est-Ă -dire la vitesse de leur dĂ©roulement ou vitesse-frĂ©quence. Tout ce que nous demandons Ă  Fraisse, lorsqu’il parle en psychologie du nombre des changements remarquĂ©s par le sujet est d’ajouter aussi « par unitĂ© de temps », et nous serons d’accord, puisque aussi bien les sujets de notre niveau II ont prĂ©cisĂ©ment conscience de cette vitesse-frĂ©quence.

Au reste, la remarquable formalisation de Grize, qu’on va lire maintenant (et qui est remarquable en tous ses dĂ©tails comme en son ensemble), montre assez la nĂ©cessitĂ© d’un tel accord.