Piaget De la logique de l’enfant Ă  la logique de l’adolescent : essai sur la construction des structures opĂ©ratoires formelles

Chapitre XIII.
La projection des ombres 1 a

La prĂ©sente recherche soulĂšve, outre le problĂšme habituel des opĂ©rations formelles nĂ©cessaires pour constituer la table des possibilitĂ©s permettant la dĂ©couverte et la vĂ©rification de la loi, une question de schĂšme opĂ©ratoire formel relatif Ă  la proportionnalitĂ©. Mais il s’agit d’une proportionnalitĂ© d’un nouveau type : tandis que les proportions en jeu dans la balance et dans la traction sur un plan inclinĂ© relevaient d’un modĂšle d’équilibre physique, les proportions dont il sera question Ă  propos de la projection des ombres sont de caractĂšre essentiellement gĂ©omĂ©trique et traduisent les relations entre les distances et les diamĂštres en un phĂ©nomĂšne physique explicable par la simple gĂ©omĂ©trie projective.

Le problÚme que nous nous posons est donc de savoir si les proportions en jeu dans les présentes expériences seront découvertes également au stade III, et en fonction ou non du groupe INRC, conçu alors en un sens plus général que dans les problÚmes précédents.

La loi Ă  trouver dans l’expĂ©rience prĂ©sentĂ©e aux sujets est fort simple. Des cercles de diamĂštres variĂ©s sont interposĂ©s entre une source lumineuse et un plan de projection et la grandeur de leurs ombres est directement proportionnelle au diamĂštre de ces cercles et inversement proportionnelle Ă  la distance comprise entre la source lumineuse et les cercles. On demande en particulier de constituer deux ombres qui se recouvrent identiquement au moyen de cercles inĂ©gaux : il suffĂźt alors de placer le plus grand plus loin de la bougie, en proportion de sa grandeur, et il y a compensation entre les distances et les diamĂštres.

Il est inutile de remonter ici jusqu’aux rĂ©actions du stade I : les sujets de ce niveau prĂ©opĂ©ratoire ne comprennent rien Ă  la formation des ombres et nous avons dĂ©jĂ  suffisamment dĂ©crit ailleurs les reprĂ©sentations de l’ombre caractĂ©ristiques des Ăąges de 2 Ă  7 ans pour n’y point revenir ici 2.

§ 1. Le stade II : découverte du rÎle des grandeurs (II A) puis des distances (II B)

L’enfant du niveau II A sait que la grandeur des ombres dĂ©pend de celle des objets considĂ©rĂ©s, mais il ne sait encore rien de plus :

Pel (7 ; 10) prĂ©voit correctement qu’un cercle de 10 (cm de diamĂštre) donnera une ombre plus grande qu’un cercle de 5 ; etc. « Si je le dĂ©place de ce cĂŽtĂ© oĂč sera l’ombre ? — LĂ  (juste). — Elle reste de la mĂȘme grandeur ou devient plus grande ou plus petite ? — La mĂȘme chose. »

Bar (8 ; 8) dĂ©bute par les mĂȘmes rĂ©actions. Puis il dĂ©couvre Ă  l’expĂ©rience que l’ombre d’un mĂȘme cercle varie de grandeur avec la distance. On lui demande alors de former une mĂȘme ombre avec 4 cercles inĂ©gaux : il met celui de 20 Ă  70 cm de distance, celui de 10 Ă  41 cm, celui de 5 Ă  23 cm et celui de 10 Ă  11 cm.

Il y a donc possibilitĂ© d’une sĂ©riation des grandeurs des cercles et des grandeurs des ombres et correspondance exacte Ă  distance Ă©gale. Il y a d’autre part sĂ©riation exacte des distances, mais aucune relation avec la grandeur des ombres : le sujet part de la supposition que la distance ne modifie pas cette grandeur (Pel), puis, quand l’expĂ©rience le dĂ©trompe il s’attend Ă  des transformations arbitraires sans trouver de correspondances rĂ©guliĂšres (Bar).

Au niveau II B, par contre, le sujet cesse de se reprĂ©senter la lumiĂšre comme Ă©tant « partout » sans rayons Ă  direction dĂ©finie et commence Ă  prĂ©voir l’effet des rayons divergents : tout au moins Ă©tablit-il en fait une correspondance entre les grandeurs dĂ©croissantes de l’ombre d’un mĂȘme objet et les distances progressives Ă  partir de la source lumineuse ; plus l’objet est prĂšs du plan de projection, comprend-il donc, plus l’ombre est petite.

Mand (9 ; 6) : « À mesure que ça avance (vers la bougie), ça (l’ombre) devient toujours plus grand, parce que quand c’est plus prĂšs (du plan de projection), ça devient plus petit et quand c’est plus loin (du plan) ça devient plus grand. »

Nov (10 ; 5) : « Il faut mettre le plus petit cercle devant (= du cĂŽtĂ© de la bougie), parce que ça va toujours en s’élargissant (cf. le cĂŽne des rayons lumineux). » Il met alors, pour obtenir des ombres Ă©gales, le cercle de 5 Ă  44 cm, celui de 10 Ă  55 cm ; celui de 15 Ă  56 cm et celui de 20 Ă  57 cm I

Oli (10 ; 2) met le cercle de 5 Ă  10 cm et celui de 10 Ă  19 cm, puis 15 Ă  38 cm et 20 Ă  50 cm. « Pourquoi mets-tu comme ça ? — Parce que ceux-lĂ  (5 et 10 de diamĂštre) c’est plus gros (parce que plus proches de la bougie) et ceux-lĂ  (15 et 20 de diamĂštre) deviennent plus petits. »

Chri (10 ; 0) met 5 Ă  2 cm, 10 Ă  15, 15 Ă  29 et 20 Ă  42 cm « parce que les plus petits doivent ĂȘtre plus en arriĂšre pour jaire la mĂȘme grandeur que les grands : il faut mettre Ă  peu prĂšs des distances Ă©gales ».

Del (11 ; 11) met 5 à 11 cm, 10 à 21 cm, 15 à 32 et 20 à 43 cm. Puis 5 à 41 cm, 10 à 52, 15 à 63 et 20 à 74 cm.

Mau (11 ; 10) met 5 à 55 cm, 10 à 63, 15 à 71 et 20 à 80 cm.

Il y a donc nettement correspondance qualitative entre les grandeurs des ombres et les distances, mais avec deux particularitĂ©s fort instructives en ce qui concerne l’opposition entre les compensations par multiplications logiques du niveau concret et les proportions proprement dites, avec compensations multiplicatives, du niveau formel.

La premiĂšre de ces particularitĂ©s est que les sujets de ce stade II B, tout en sachant construire des correspondances inverses, prĂ©fĂšrent spontanĂ©ment les directes, et par consĂ©quent ont tendance Ă  calculer les distances Ă  partir du plan de projection (de l’écran de papier sur lequel sont projetĂ©es les ombres) et non pas Ă  partir de la source lumineuse (cf. « ça avance » chez Mand, « plus en arriĂšre » chez Chri, ces expressions Ă©tant relatives Ă  l’écran). Pourtant, il y a dĂ©jĂ  chez certains une intuition du cĂŽne lumineux (cf. Nov « ça va toujours en s’élargissant »), mais quand ils mesurent les distances, c’est Ă  partir du plan de projection, de telle sorte qu’il y a alors correspondance directe : plus la distance est grande (depuis l’écran), plus l’ombre s’agrandit (les cercles de 5 Ă  10 sont « plus gros » dit ainsi Oli, que ceux de 15 et de 20 cm de diamĂštre).

NĂ©anmoins, la distance et la grandeur du cercle sont bien compris comme se compensant l’un l’autre. Seulement (et c’est lĂ  la seconde particularitĂ© de ces rĂ©actions, et la plus importante), les essais de quantification mĂ©trique auxquels cette compensation donne lieu ne tĂ©moignent nullement encore d’une proportionnalitĂ© proprement dite, c’est-Ă -dire de rapports multiplicatifs, mais bien de diffĂ©rences additives constantes mais quelconques dans les sĂ©riations et dans les correspondances. Par exemple Nov aprĂšs un Ă©cart de 11 cm entre les deux premiers cercles place les suivants Ă  1 cm de distance (54, 55, 56, 57 cm) ! Mau met de mĂȘme de 8 Ă  9 cm d’écart entre les cercles sur des distances de 55 Ă  80 cm et Chri calcule des diffĂ©rences constantes de 13 Ă  14 cm. Oli semble se rapprocher de la proportionnalitĂ©, mais fait simplement une dichotomie entre les petits et les grands : il y a alors diffĂ©rence additive de 9 et de 12 cm Ă  l’intĂ©rieur de chaque ensemble, mais rapport du simple au double entre les deux ensembles ! Quant Ă  Del, qui a l’ñge du niveau III, il dĂ©bute par une proportion Ă  peu prĂšs exacte, puis, lors d’un nouvel essai, retombe dans une diffĂ©rence additive arbitraire de 11 cm en partant de 41 cm !

§ 2. Le stade III : proportionnalité des correspondances (iii a) puis généralisation et explication de la loi (III B)

Les nouveautĂ©s du sous-stade III A sont la proportionnalitĂ© mĂ©trique inverse entre les distances et les diamĂštres des cercles, mais sans encore de gĂ©nĂ©ralisation possible Ă  tous les cas. Le sujet mesure donc les diamĂštres et les distances et cherche une hypothĂšse mĂ©trique en s’appuyant sur la structure des rayons divergents de lumiĂšre, compte tenu de la distance entre la source lumineuse et le premier cercle placĂ© (le plus petit ou le plus grand) :

Ghe (12 ; 8) mesure les cercles et trouve une diffĂ©rence de 5 cm entre leurs diamĂštres : il en conclut qu’il faut « trouver un Ă©cart qui sera un multiple de 5 », il les place correctement en proportion de leurs grandeurs.

Duc (12 ; 1) aprĂšs avoir posĂ© le cercle de 20 Ă  83 cm, dit : « Maintenant il faut compter depuis ici jusque-lĂ  (Ă  la bougie) et diviser par 4. » Il met alors le cercle de 5 Ă  21 cm, celui de 15 Ă  61 cm, mais celui de 10 Ă  51 cm. « Et si je ne te donne que trois cercles (15,10 et 15) ? — Il faut compter depuis le plus grand et diviser par trois. »

Wal (12 ; 4) divise l’ombre du grand cercle par la distance, d’oĂč 50 /40 = 1,25 et cherche des diffĂ©rences qui soient des multiples de 1,25 I Puis, il pose le cercle de 5 Ă  25 cm, celui de 10 Ă  50 : « C’est la moitiĂ© / » Il place alors celui de 15 Ă  75 cm et celui de 20 Ă  100 cm : « Ça joue, c’est toujours 5 cm de plus (dans les cercles) et les longueurs ont toujours 25 cm de plus : c’est la mĂȘme Ă©chelle. — Veux-tu me trouver une autre distance pour que l’ombre soit aussi la mĂȘme pour tous les cercles ? — (Il les place Ă  26 cm de distance et recule la bougie de 4 cm). — Mais sans bouger la bougie ? — D’aprĂšs moi on ne peut pas : on ne peut pas grandir l’échelle. — (On place le cercle de 15 Ă  46 cm : il met alors celui de 10 Ă  23 cm ; puis celui de 5 Ă  7, celui de 10 Ă  30, de 15 Ă  53 et de 20 Ă  76 cm !) ».

Le sujet de ce niveau part donc nettement d’une hypothĂšse de proportionnalitĂ©. Mais la proportion n’est trouvĂ©e que dans un cas ou deux, et non encore gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă  tous. Il y a bien coordination de toutes les relations concrĂštes antĂ©rieures de sĂ©riation et de correspondance sous l’effet d’une construction d’ensemble : tous les rapports sont subordonnĂ©s Ă  la reprĂ©sentation gĂ©omĂ©trique des rayons divergents (expĂ©rimentalement le sujet procĂšde par visĂ©e pour contrĂŽler sa construction) et cette figure est correctement pourvue des propriĂ©tĂ©s de la proportionnalitĂ©.

En effet, le sujet calcule dorénavant ses distances à partir de la bougie et non plus du plan de projection et il fait entrer dans sa construction la distance entre la bougie et le premier cercle et non pas seulement les distances entre les cercles (deux nouveautés par rapport au stade II).

Mais il se contente de vérifier son hypothÚse sur un cas et ne conçoit pas encore une telle construction comme mobile et susceptible de prendre diverses formes équivalentes. Autrement dit, il ne cherche pas encore la loi générale en tant que systÚme de relations nécessaires et suffisantes pour rendre compte du résultat obtenu.

Ce sont alors la gĂ©nĂ©ralisation et l’explication de la loi qui caractĂ©risent le niveau III B :

Wah (14 ; 1) : « On prend n’importe quelle distance pourvu qu’il y ait le mĂȘme rapport. »

Mic (14 ; 6) : « Puisque les diamĂštres sont tous de diffĂ©rences rĂ©guliĂšres, il faut que les diffĂ©rences entre les distances soient les mĂȘmes. » Il pose alors les cercles de 5,10,15 et 20 cm Ă  des distances de 8,16, 24 et 32 cm, puis il prend une autre distance arbitraire et trouve Ă©galement la proportion : « Ces distances doivent avoir le mĂȘme rapport que ces cercles les uns avec les autres. »

Fau (15 ; 6) : « Pour que l’ombre soit Ă©gale, la mĂȘme avec deux cercles, il faut que la fraction des axes (= distances) soit Ă©gale Ă  la fraction des deux cercles. » Puis : « L’ombre ne sera jamais plus petite que le cercle lui-mĂȘme. »

Hue (15 ; 6) : « L’angle fait avec (= par) les rayons de lumiĂšre s’écarte de plus en plus. Pour que la lumiĂšre arrive Ă  faire grandeur double (de l’ombre), il faut une distance double », etc.

Mabt (16 ; 2) commence par examiner les cercles par un procĂ©dĂ© de visĂ©e : « Il faut mettre le plus grand le plus loin possible et il faut qu’il y ait un (mĂȘme) rapport entre les diamĂštres des cercles et les distances. » Il rĂ©ussit la proportion.

Guy (16 ; 6) : « Ça devrait donner un rayon qui va comme ça (il montre une forme de cĂŽne) Ă  partir du petit cercle. Je pense que le premier cercle donnera une ombre qui se profilera selon une sorte de rayon qui augmente de largeur  »

On voit la diffĂ©rence d’attitude entre ces sujets et ceux du niveau III A : la construction est d’emblĂ©e subordonnĂ©e Ă  une hypothĂšse Ă  la fois explicative et gĂ©nĂ©rale, et qui est cette fois, non plus seulement celle des rayons divergents de lumiĂšre, mais celle du cĂŽne proprement dit. La proportionnalitĂ© est alors impliquĂ©e par ce schĂ©ma explicatif lui-mĂȘme et s’applique comme dit Wah, Ă  « n’importe quelle distance ».

Mais rappelons-nous que la proportionnalitĂ© a Ă©tĂ© anticipĂ©e avant cette construction finale : c’est une fois l’explication trouvĂ©e que les proportions se dĂ©duisent de la figure d’ensemble, mais au niveau III A il y avait proportionnalitĂ© sans que cette figure soit posĂ©e au prĂ©alable (ce qui arrive d’ailleurs encore souvent au sous-stade III B). Quelle est donc la nature de cette proportionnalitĂ©, qui ne dĂ©rive pas d’un schĂ©ma mĂ©canique comme celles des chapitres prĂ©cĂ©dents, mais s’accompagne d’emblĂ©e de reprĂ©sentations gĂ©omĂ©triques (les rayons divergents de lumiĂšre, puis la figure du cĂŽne) ? En un sens, les sujets du stade III parviennent Ă  la proportionnalitĂ© du fait mĂȘme qu’ils accĂšdent Ă  la logique des propositions et deviennent ainsi aptes Ă  comprendre et Ă  transformer l’égalitĂ© de deux produits : en fait, c’est lorsque l’énoncĂ© d’une certaine augmentation du diamĂštre des cercles (nous dĂ©signerons par p cette augmentation et par p la diminution correspondante), jointe Ă  une certaine augmentation de la distance (que nous appellerons q, en dĂ©signant par q la diminution correspondante) est liĂ©e au mĂȘme rĂ©sultat que deux autres augmentations ou diminutions conjointes. Mais il est clair, d’autre part, que cette Ă©galitĂ© des produits n’est comprise qu’à titre d’instrument permettant d’exprimer une compensation multiplicative entre les transformations des diamĂštres et celles des distances.

Si nous dĂ©signons par r0 la conservation de la grandeur de l’ombre et par r0 sa modification, par r son accroissement et par r sa diminution (donc f0 = r v f), le sujet constate, en effet, ce qui suit. D’abord, la conservation r0 suppose, en cas de modification des diamĂštres et des distances, ou bien une augmentation des deux Ă  la fois, ou bien une diminution des deux :

(1) r0 3 [(p. q) V(p. q)]

Ensuite les combinaisons p. q et p. q correspondent toujours à des modifications de l’ombre :

(2) [(p. q) V (p. q)] 3 f0

Mais en deux sens opposés :

(3) (p. q) 3 r et (3 bis) (p. q) 3 f

Enfin les mĂȘmes rĂ©sultats peuvent ĂȘtre obtenus soit en augmentant le diamĂštre, soit en diminuant la distance et rĂ©ciproquement :

(4) r 3 (p v q), c’est-à-dire r 3 [(p. q) v (p. q) v (p. q)] avec exclusion de p. q

et

(5) f 3 (p v q), c’est-à-dire f 3 [(p. q) v (p. q) v(p. q)] avec exclusion de p. q

En effet, si r0 implique (p. q) ou (p. q), en cas de modification des diamĂštres et des distances, la rĂ©ciproque n’est pas vraie et (p. q) ou (p. q) peuvent entraĂźner r ou f.

Le sujet en vient alors, Ă  partir de ces implications montrant que les mĂȘmes produits peuvent ĂȘtre dus Ă  deux causes diffĂ©rentes, Ă  dĂ©couvrir le schĂšme qualitatif de la proportionnalitĂ©. De (1), il tire :

(6) (p. q) = R (p. q)

D’oĂč, par rĂ©ciprocitĂ© des produits croisĂ©s :

(7) ? = R 5

‘ 7 p q

Et de (2), il tire :

(8) (p-q) = R (p-q)

D’oĂč, par rĂ©ciprocitĂ© des produits croisĂ©s :

(9)|=Rf

Or, on se rappelle que c’est cette proportion (9) qui correspond Ă  la proportion numĂ©rique — = .

r F 1 ny y :n

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la dĂ©couverte de la proportionnalitĂ© est due, dans le cas particulier, Ă  la comprĂ©hension des compensations multiplicatives. On se rappelle que l’enfant du niveau II B s’aperçoit dĂ©jĂ  du fait qu’une modification du diamĂštre des cercles peut ĂȘtre compensĂ©e par une modification des distances, mais il ne parvient Ă  interprĂ©ter cette compensation que sous une forme additive (Ă©galitĂ© des diffĂ©rences). Pour attribuer Ă  la compensation sa vraie forme, qui est multiplicative, il est, en effet, indispensable de distinguer et de coordonner simultanĂ©ment deux sortes de transformations gĂ©nĂ©rales : l’inversion qui annule la modification considĂ©rĂ©e et la rĂ©ciprocitĂ© qui la compense sans l’annuler. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment ce que les opĂ©rations propositionnelles permettent de faire aux sujets du stade III : en distinguant deux variables indĂ©pendantes dont les modifications de chacune peuvent ĂȘtre annulĂ©es (inversion), mais dont les modifications de l’une peuvent compenser celles de l’autre sans les annuler (rĂ©ciprocitĂ©), ils en arrivent Ă  utiliser effectivement (sans naturellement en prendre conscience) un groupe de 4 transformations, dont la dĂ©couverte de la proportionnalitĂ© est la consĂ©quence la plus directe.

Il est, en effet, frappant de constater que l’expression (p. q) dans la prop. (3) (augmentation du diamĂštre et diminution de la distance) est la corrĂ©lative de l’expression (p v q) dans la prop. (4), de mĂȘme que l’expression (p. q) dans la prop. (3 bis) est la corrĂ©lative de l’expression (p v q) dans la prop. (5), chacun de ces couples de propositions (3 et 4 ou 3 bis et 5) Ă©tant liĂ© Ă  un rĂ©sultat inverse de celui de l’autre (r ou r).

On a alors le groupe :

(10) I (pvq)

N (p. q)

R (p V q)

G (p. q)

D’oĂč la proportion possible :

p v q pvq lx Rx

(11) —A = 4=— soit TT- = ou x est ici (p v q)

‘ ‘ p. q p. q Cx Nx

Mais il est peu probable que ces prop. (10) et (11) interviennent effectivement dans le raisonnement des sujets, bien qu’elles soient tirĂ©es sans plus des prop. (3), (3 bis), (4) et (5) qui, elles, sont l’expression directe des Ă©noncĂ©s du stade III. On a donc ici l’exemple d’une structure demeurant sans doute simplement virtuelle, mais impliquĂ©e dans les raisonnements rĂ©els observĂ©s. Par contre, on peut admettre que le groupe INRC intervient dans la pensĂ©e des sujets sous une forme plus simple et demeurant « uninaire », qui explique alors les proportions (7) et (9) : si l’augmentation du diamĂštre est posĂ©e comme transformation identique (I — p), sa diminution est alors la transformation inverse (N = p), mais l’augmentation de la distance par rapport au foyer lumineux compense l’augmentation du diamĂštre sans l’annuler et joue donc le rĂŽle de la transformation rĂ©ciproque (R = q) ; enfin, la nĂ©gation de la rĂ©ciproque produit les mĂȘmes effets que l’augmentation du diamĂštre et joue donc le rĂŽle de la corrĂ©lative (C = q). D’oĂč les proportions :

- = C ou - = R ? (prop. 9) q p q ÿ

Le groupe INRC remplit donc une fonction plus gĂ©nĂ©rale que celle d’expliquer l’équilibre mĂ©canique. Il intervient aussi, comme nous le verrons dans la troisiĂšme Partie de cet ouvrage, lorsqu’il s’agit de coordonner deux systĂšmes distincts de rĂ©fĂ©rence (mouvements relatifs : voir chap. XVII, § 5, sous III). Il intervient mĂȘme, comme nous le voyons ici, lorsqu’il s’agit de coordonner les transformations de deux variables indĂ©pendantes, mais avec compensation multiplicative possible des effets de ces transformations (par opposition aux compensations additives connues dĂšs le niveau des opĂ©rations concrĂštes).

Remarque. — Il est Ă  noter que la proportionnalitĂ© logique ne se relie pas seulement au groupe INRC, mais qu’on peut la dĂ©river de la structure gĂ©nĂ©rale de proportionnalitĂ© propre au rĂ©seau (en un sens qui d’ailleurs nous paraĂźt impliquer Ă©galement le groupe INRC : voir Piaget, Essai sur les transformations des opĂ©rations logiques, p. 166-8). Un rĂ©seau est un systĂšme semi-ordonnĂ© d’inclusions (et en logique des propositions, d’implications), tel que deux Ă©lĂ©ments quelconques du systĂšme, x et y, aient toujours une borne supĂ©rieure BS (= le plus petit des majorants, c’est-Ă -dire le plus petit des Ă©lĂ©ments qui les comprenne tous deux) et une borne infĂ©rieure BI (= le plus grand des minorants, c’est-Ă -dire leur partie commune). Or, en tout rĂ©seau, il existe un rap-

BI v

port — = sa > qui constitue une proportionnalitĂ©. Par exemple, en X DO

logique ^3 _ _ 3 . gi du rĂ©seau de la logique des propositions, on passe Ă  celui des nombres entiers, on sait que la BI — le plus grand commun diviseur (PGCD) et la BS = le plus petit commun multiple (PPCM). On a alors :

PGCD y .2613

— =PPCM’ PareXemPle 4 = Ï2 °U 2Ô = 6Ô

Or, dans le cas du problÚme des ombres, le sujet pourrait parvenir directement à la proportion logique :

(12) LJ = oĂč p = (p. q V p. q) et q = (p. qV p. q)

(p, q et leurs nĂ©gations ayant le mĂȘme sens que dans les prop. 1 Ă  11).

Mais, d’une part, rien n’atteste que les sujets du stade III recourent Ă  la structure du rĂ©seau, dans la solution du problĂšme des ombres, car cette structure se manifeste psychologiquement dans les raisonnements qualitatifs par une intervention explicite des opĂ©rations combinatoires, ce qui n’est pas le cas ici. D’autre part, du point de vue formel, la proportion (12) est rĂ©ductible Ă  celles qui dĂ©rivent du groupe INRC, tandis que la rĂ©ciproque n’est pas vraie 3.